Vous l’avez peut-être lu, vu ou entendu dans les médias : le reporter de guerre britannique Robert Fisk est à Montréal. Les journalistes n’ont pas l’habitude de faire eux-mêmes l’objet de la nouvelle, mais celui-ci a entrepris une tournée médiatique pour promouvoir un film sur sa carrière.

ISABELLE HACHEY ISABELLE HACHEY
La Presse

Correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien londonien The Independent, Robert Fisk, 73 ans, est un vieux routier du journalisme de guerre. Il a tout vu, tout couvert. Il a gagné nombre de prix prestigieux. Il est, sans conteste, un grand, très grand reporter.

Avec les années, pourtant, il s’est transformé en caricature de lui-même, une voix de l’anti-impérialisme américain, flirtant avec des théories du complot, n’aimant rien plus que railler ses collègues correspondants de guerre, trop douillets à son goût.

Quand la guerre en Irak a éclaté, en 2003, Robert Fisk a critiqué les reporters qui sacrifiaient leur intégrité journalistique au nom de la sécurité, en s’embarquant dans des convois militaires américains et britanniques.

PHOTO FOURNIE PAR LE TIFF

Scène du documentaire This Is Not a Movie, portant sur le correspondant de guerre britannique Robert Fisk

Cette « intégration » aux forces armées (appelée embedding en anglais) risquait de corrompre les journalistes, estimait-il. Pour rapporter la vérité, les reporters devaient avoir le courage d’aller à la rencontre des civils par leurs propres moyens, sous les obus et les tirs de mortiers.

Bref, ils devaient faire comme lui : sentir les cadavres, les deux pieds dans les décombres.

Mais voilà qu’en 2012, dans un très ironique revirement de situation, Robert Fisk a lui-même choisi de s’intégrer à une force militaire pour couvrir le conflit syrien. 

Le reporter s’est collé non pas à des soldats occidentaux, mais à ceux d’un régime parmi les plus brutaux de la planète.

Robert Fisk a choisi de couvrir la guerre en Syrie en compagnie des soldats de Bachar al-Assad. Résultat, il faut bien le dire, ses reportages frisent parfois la propagande.

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Robert Fisk sera l’invité, ce lundi matin, de la conférence d’ouverture des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) pour discuter d’un film louangeur sur sa carrière, This is Not a Movie, du réalisateur canadien Yung Chang.

Dès les premières minutes du film, on suit le reporter et son encombrante escorte militaire sur des routes quasi désertes, dans des zones contrôlées par le régime syrien.

On s’arrête près de la ligne de front. Des soldats pointent une ville, au loin. « Al-Nosra », dit le commandant. La ville est tenue par ce groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda. Calepin à la main, Robert Fisk prend note.

Il ne parle à aucun civil.

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En août 2012, Robert Fisk a attribué le massacre de Daraya aux rebelles qui contrôlaient ce village, plutôt qu’aux militaires qui tentaient de s’en emparer.

Pour faire la lumière sur la tuerie, il s’était rendu sur place à bord d’un char du régime.

On peut supposer que les habitants de Daraya étaient trop terrorisés par les militaires qui l’accompagnaient pour lui révéler qui venait vraiment de mettre leur village à feu et à sang.

D’autres reporters, ayant visité Daraya sans escorte, en ont rapporté une version totalement différente du massacre.

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Le 7 avril 2018, une attaque chimique sur la ville de Douma a fait au moins 40 victimes. Ce soir-là, les bulletins de nouvelles de la planète ont diffusé les images insoutenables de corps sans vie, de l’écume blanche à la bouche.

Des enfants rescapés, cherchant péniblement leur air, avaient été filmés dans une clinique. Les vidéos avaient été mises en ligne, puis récupérées par les médias partout dans le monde.

Les dirigeants occidentaux ont tenu le régime de Bachar al-Assad responsable de cette atrocité.

Le documentaire de Yung Chang revient sur cet horrible épisode.

Le 16 avril, Robert Fisk a pris part à une visite de presse organisée par le régime à Douma. Sur place, il affirme avoir été libre de ses mouvements. Dans la clinique, il est tombé sur un médecin qui n’était pas présent le soir de l’attaque – mais qui n’a pas hésité à lui raconter ce qui s’était passé.

Oui, les gens toussaient. Oui, les gens avaient du mal à respirer. Mais ils avaient été incommodés par… de la poussière. Réfugiés dans des tunnels souterrains, ils avaient respiré de la poussière soulevée par les bombardements.

Robert Fisk n’a trouvé personne pour contredire ce médecin. Dans le film, il affirme avoir voulu « semer le doute sur la version officielle selon laquelle du gaz avait été utilisé, parce [qu’il n’avait] pas de preuve que c’était arrivé ».

Ces histoires de gaz, a-t-il noté dans son article, étaient racontées par des « groupes islamiques armés ».

Le reportage a provoqué un tollé. Il est aussi devenu viral. Des sites conspirationnistes, mais aussi des médias russes comme RT et Sputnik, s’en sont servis pour défendre le régime de Bachar al-Assad.

En mars 2019, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a conclu après enquête que deux cylindres bourrés de chlore étaient tombés du haut des airs sur le toit d’une résidence à Douma.

Le film fait état des conclusions de l’OIAC. Mais il rappelle aussitôt l’existence d’un document, écarté du rapport final de l’OIAC, selon lequel les cylindres auraient été placés manuellement sur le toit « par des inconnus ».

Et c’est comme ça que se termine le documentaire. En semant le doute. En laissant entendre que ces « inconnus » étaient des rebelles-terroristes ayant voulu faire croire à une attaque chimique du régime.

Comme s’il ne fallait pas se laisser berner par la version officielle.

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Robert Fisk n’a rien à faire du vieux principe de la neutralité journalistique. Les reporters, dit-il, doivent toujours prendre le parti de « ceux qui souffrent ».

Il l’a fait maintes fois pour les Palestiniens. J’étais de ceux qui admiraient son travail, à l’époque.

Mais il semble incapable de la même compassion pour les Syriens. L’un des plus célèbres dissidents du pays, Yassine al-Hal Saleh, décèle dans cet aveuglement l’obsession du journaliste-idéologue à rejeter la « vision occidentale » du monde, forcément mauvaise.

>Lisez « L’aveuglement idéologique d’un grand reporter »

Robert Fisk se défend en disant qu’il est impossible de couvrir les deux côtés du conflit syrien. Les reporters ne peuvent pénétrer dans les bastions rebelles, sous peine de se retrouver en combinaison orange, un couteau sous la gorge, agenouillés devant une caméra prête à filmer le carnage.

Vouloir garder sa tête est, ma foi, une bonne raison de ne pas mettre les pieds en zone dangereuse. Mais ça ne veut pas dire qu’il faille ignorer ceux qui y vivent.

Skype, WhatsApp, Twitter, Facebook… il y a plein de façons d’entrer en contact avec les civils, les secouristes et les opposants qui documentent jour après jour la violente répression du régime. Comme il y a plein de façons de vérifier leurs témoignages.

À défaut de correspondants sur le terrain, ces Syriens sont la voix de « ceux qui souffrent ». Les reporters, petits et grands, ne sacrifient pas leur intégrité journalistique en leur faisant écho.