Si le patron de Québecor s’est opposé, hier, à un programme de soutien gouvernemental, le président de La Presse, Pierre-Elliott Levasseur, a réitéré qu’il souhaitait que Québec instaure une aide universelle aux médias, notamment par l’entremise d’un crédit d’impôt sur la masse salariale. Une demande aussi formulée entre autres par Le Devoir, Cogeco, Capitales Médias et Métro Média.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Québec — Alors qu’il venait de traiter de « quêteux de l’État » les autres patrons de presse québécois, favorables à un programme d’aide universel aux médias, Pierre Karl Péladeau s’est lui-même retrouvé sur la sellette, hier, quand la députée Catherine Dorion, ex-blogueuse chez Québecor, a mis en doute l’indépendance des salles de rédaction du conglomérat médiatique qu’il préside.

En cette troisième journée de la commission parlementaire sur l’avenir des médias, la députée solidaire a demandé à M. Péladeau, président et chef de la direction de Québecor, s’il pouvait « garantir qu’il n’y aura[it] pas six journaux de plus où il sera tabou de [le] critiquer » si son entreprise acquérait les quotidiens de Groupe Capitales Médias, menacé de faillite.

Catherine Dorion a cité un billet de blogue récent que l’entreprise aurait mis hors ligne, car celui-ci critiquait Québecor. La députée a poursuivi en citant également son expérience personnelle, entre 2016 et 2018, de blogueuse au Journal de Québec, où on l’aurait prévenue qu’il ne fallait pas critiquer l’entreprise ou son propriétaire.

Selon elle, son supérieur immédiat de l’époque lui aurait dit dès son embauche qu’elle ferait mieux de ne pas critiquer dans ses textes « John Doe », surnom utilisé pour désigner Pierre Karl Péladeau. La députée a aussi affirmé qu’elle avait reçu des avertissements après avoir publié quelques mois plus tard des critiques envers certains chroniqueurs du groupe.

Calé profondément dans son fauteuil au Salon rouge, M. Péladeau a refusé de lui donner la réplique, estimant que la députée cherchait à se « mettre en spectacle ». Plus tard, en mêlée de presse, il a affirmé qu’il était « bien sûr » possible de le critiquer dans ses médias, ajoutant qu’il ne connaissait pas l’histoire à laquelle Mme Dorion faisait référence.

Devant les députés, M. Péladeau venait de se livrer à une sévère critique des patrons de presse, pour la plupart venus réclamer des mesures d’aide pour soutenir leurs entreprises.

Selon lui, si les journaux traversent une importante crise, c’est parce qu’ils ont été incapables de se restructurer avec l’arrivée d’internet. Le président de Québecor a accusé ses concurrents d’avoir pratiqué « l’aveuglement volontaire » et d’avoir « joué à l’autruche ».

« Les éditeurs ne se sont pas adaptés et sont maintenant devenus des quêteux de l’État. Dans ce contexte, l’indépendance des salles de rédaction est fortement mise en péril », a affirmé M. Péladeau.

Une aide pour tous

La direction de Québecor a répété qu’elle ne jugeait pas opportun un programme d’aide aux médias.

« Pendant combien de temps les contribuables québécois devront-ils subventionner des médias, leur donner de l’argent, alors que leur modèle d’affaires est déficient ? Cette situation ne fait que démontrer que l’ajout de fonds publics, transformé en opération de sauvetage, ne représenterait qu’une solution temporaire, un diachylon, qui ne s’attaquerait pas aux véritables causes du problème », a fait valoir l’entreprise dans son mémoire.

Cela dit, si un tel programme était créé, il devrait être accessible à tous les acteurs de l’industrie, a-t-on précisé.

La Presse sous pression

Le président de La Presse, Pierre-Elliott Levasseur, a de son côté réitéré hier qu’il souhaitait que le gouvernement Legault instaure une aide universelle aux médias d’information. L’aide pourrait notamment prendre la forme d’un crédit d’impôt sur la masse salariale du journal. Cette demande a également été formulée hier par plusieurs acteurs de l’industrie, notamment Le Devoir, Cogeco, Groupe Capitales Médias et Métro Média.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Guy Crevier, éditeur, et Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse

En commission parlementaire, M. Levasseur a affirmé que La Presse croyait possible de rentabiliser ses activités en cinq ans grâce à une aide de l’État et à ses revenus publicitaires, mais aussi avec le soutien de ses donateurs (individus et entreprises).

Contrairement à Groupe Capitales Médias, qui s’est récemment placé à l’abri de ses créanciers, La Presse n’est pas menacée de faillite à court terme, a affirmé le président de l’entreprise. Pour des raisons de concurrence, ce dernier n’a pas voulu dévoiler de résultats financiers. Le gouvernement du Québec a toutefois reçu ces informations, a-t-il dit.

« Mais s’il n’y a pas une aide rapide et structurante [du gouvernement], on met à risque la pérennité de La Presse », a toutefois prévenu M. Levasseur.

« Portez vos culottes » et taxez les GAFAM, disent des maires

Des maires des municipalités où sont publiés les journaux de Groupe Capitales Médias ont quant à eux fait la route vers l’hôtel du Parlement, hier, pour lancer un message aux politiciens : « Portez vos culottes » et taxez les géants du web.

« Ce qu’on espère, c’est que le gouvernement, dans son analyse, se penche sur les différentes propositions [mises sur la table] et s’assure de ne pas réinjecter [des fonds publics dans les médias simplement] pour repousser le problème dans quelques années. [Il faut des] solutions qui vont assurer [à la presse d’information] une pérennité à long terme », a affirmé la mairesse de Saguenay, Josée Néron.

Portez vos culottes et agissez pour qu’on puisse aller chercher les taxes là où elles se trouvent maintenant, avec les nouveaux modèles qui se sont développés ces dernières années.

Josée Néron, mairesse de Saguenay

Mme Néron a pris en particulier pour cible les élus fédéraux, qui refusent à ce jour de taxer les GAFAM, acronyme désignant les géants du web Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

En mêlée de presse, hier, le premier ministre François Legault a affirmé que le Québec préférait pour l’instant imposer une taxe au GAFAM « avec Ottawa ».

« Le gouvernement du Québec, pour ses taxes et impôts, peut décider de faire à peu près ce qu’il veut, mais ce n’est pas souhaitable de le faire sans le gouvernement fédéral. Et c’est idéal de le faire avec l’ensemble des pays du G7. Est-ce qu’on pourrait le faire unilatéralement, le gouvernement du Québec ? Je pense que oui, on pourrait le faire. Est-ce que c’est souhaitable ? Non », a dit M. Legault.

Un déficit des régimes de retraite de 65 millions

Le président de Groupe Capitales Médias, Claude Gagnon, a pour sa part rappelé hier que le lectorat de ses journaux était en progression, même si les revenus ne sont plus suffisants pour maintenir l’entreprise à flot.

PHOTO ERICK LABBÉ, LE SOLEIL

Claude Gagnon, président de Groupe Capitales Médias

Le groupe de presse jusqu’à tout récemment présidé par Martin Cauchon ne peut pas non plus en demander davantage à ses employés, a-t-on dit hier, alors que ceux-ci ont été durement frappés ces dernières années par la crise des médias.

« De 2008 à 2019, nous avons réduit nos effectifs de 53 % et réduit nos dépenses d’exploitation de façon fort significative afin de tenir compte de nos baisses de revenus », explique Groupe Capitales Médias dans son mémoire.

Questionné par Sylvain Gaudreault, du Parti québécois, M. Gagnon a également dévoilé hier que le déficit des régimes de retraite de Groupe Capitales Médias oscillait autour de 65 millions.

« C’est un passif qui est important pour tout éventuel acquéreur », a souligné le député péquiste.

Les radios aussi touchées par la crise

Les stations de radio sont aussi touchées par la crise des médias, où une part croissante des revenus publicitaires quitte le Québec pour migrer vers les géants américains du web.

« À Montréal et à Québec, les stations […] sont confrontées, elles aussi, à une baisse préoccupante des revenus publicitaires », a expliqué hier Cogeco.

Au Canada, « les revenus de la radio sont en baisse constante depuis 2013. En effet, les revenus des stations de radio commerciales ont chuté de 1,627 milliards en 2013 à 1,520 milliards en 2017 », a souligné l’entreprise.

Selon Cogeco, qui est notamment propriétaire de la station 98,5 FM à Montréal, le « modèle d’affaires [de la radio] se fragilise de manière croissante et encore plus criante dans les marchés régionaux ». L’entreprise est notamment propriétaire de stations de radio à Gatineau, Sherbrooke, Québec et Trois-Rivières.

« À défaut de mesures appropriées de soutien, ces stations devront revoir leur modèle d’affaires pour réduire leurs frais d’exploitation, ce qui entraînera nécessairement une baisse du volume et de la qualité de l’information locale », écrit Cogeco dans son mémoire.

— Avec Tommy Chouinard, La Presse