«  On doit convenir que la proposition est modérée  », a dit le premier ministre François Legault, au moment d’entamer les consultations sur le projet de loi sur la laïcité de l’État. C’est aussi ce qu’a répété d’emblée le ministre Simon Jolin-Barrette, hier. Comme si à force de répéter qu’une chose pas du tout modérée l’est, elle pouvait le devenir.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Être modéré, c’est faire preuve de mesure et se tenir éloigné de tout excès. Si on avait voulu présenter une proposition modérée, on s’en serait tenu à l’imparfait compromis Bouchard-Taylor de 2008 soumis à un débat démocratique en bonne et due forme.

Or, ce n’est pas du tout ce que fait le gouvernement Legault avec le projet de loi 21. Il va beaucoup plus loin que le rapport Bouchard-Taylor (qui recommandait l’interdiction des signes religieux uniquement pour les agents de l’État ayant une fonction coercitive). En proposant de déroger à la Charte québécoise et à la Charte canadienne des droits et libertés. En menaçant d’utiliser le bâillon pour adopter subito presto un projet de loi qui porte atteinte aux droits fondamentaux sans faire la preuve que l’on a des motifs sérieux et urgents de le faire. On n’est pas exactement dans la modération. Peut-être plus dans l’exaspération…

Je comprends que l’on en a tous assez de ce débat usé à la corde qui divise notre société depuis plus de dix ans et nous distrait d’enjeux plus pressants. Mais la fatigue n’est ni un motif sérieux ni une raison urgente de restreindre des droits fondamentaux sans se donner la possibilité d’en débattre véritablement.

Le fait que la majorité de la population semble appuyer un projet de loi qui porte atteinte aux droits de certaines minorités n’est pas non plus une raison d’aller de l’avant de façon expéditive, sans justification sérieuse. En matière de droits des minorités, l’histoire nous apprend que la majorité n’a pas toujours raison. Dans une société démocratique, il est sain de veiller à ce que ces droits ne soient pas tributaires de l’humeur du moment.

Je l’ai déjà dit, je le répète : je ne suis pas de ceux qui croient que les partisans du projet de loi 21 sont de vilains racistes complices de l’extrême droite et du suprémacisme blanc. À l’inverse, je ne crois pas non plus que les opposants soient des obscurantistes québécophobes, complices de l’extrême gauche et des islamistes.

Être contre le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État ne signifie pas non plus qu’on soit contre LA laïcité, mais bien contre les exigences de ce projet de loi, en l’absence de données rigoureuses qui les justifieraient.

Personne, ou presque, n’est contre la laïcité qui garantit à la fois la neutralité de l’État et la liberté religieuse des individus.

Il y a de très bons arguments du côté des partisans du projet de loi 21. Il y a de très bons arguments du côté des opposants au projet de loi. Ça se discute. Mais encore faut-il prendre la peine d’en discuter, preuves à l’appui, plutôt que de recourir à une disposition de dérogation qui n’exige aucune justification.

Il y a de très bons arguments de part et d’autre, disais-je. Il y en a aussi de très mauvais. Comme celui très en vogue qui consiste à diaboliser le point de vue de ceux qui ne pensent pas comme nous en le caricaturant à l’extrême et en faisant des procès par association. Ce n’est pas parce qu’une poignée d’extrémistes religieux s’opposent au projet de loi 21 que tous les opposants sont eux-mêmes complices de ces extrémistes. De la même façon que ce n’est pas parce qu’une poignée de groupes d’extrême droite sont de fervents défenseurs de ce projet de loi que cela nous permet de discréditer l’ensemble des partisans du projet de loi.

On a encore assisté ces dernières semaines à de navrants dérapages dans les deux camps. Et on observe une forme d’indignation sélective à cet égard. Lorsqu’il s’agit de dénoncer l’instrumentalisation de ce débat par des islamistes ou les dérapages du maire de Hampstead qui a comparé le projet de loi 21 à du « nettoyage ethnique », on s’insurge – et c’est tant mieux.

Mais lorsque des suprémacistes blancs s’invitent dans la mêlée, comme on l’a vu samedi à Montréal dans une manifestation en faveur du projet de loi 21, les condamnations se font beaucoup plus discrètes. Ce n’est pourtant pas anodin dans un contexte où l’on assiste à une inquiétante montée des crimes haineux au Québec et au Canada, notamment contre les minorités juives et musulmanes.

Tous ces gens si prompts à dénoncer les dérapages dans ce débat, où sont-ils lorsqu’il s’agit de dénoncer l’instrumentalisation de la laïcité par l’extrême droite? Tout d’un coup, ils sont beaucoup plus silencieux.