Lundi soir au Canada. C’est le grand dépouillement des boîtes de scrutin. La veillée est tranquille. Peinarde. Pas de grand bouleversement en vue. Tout se déroule comme prévu. Comme prévu dans les sondages. Exactement. Maxime Bernier ne deviendra pas le prochain premier ministre du Canada. Le pays ne vire pas au vert. Il n’y a pas de grosse vague spectaculaire. C’est plutôt le contraire. C’est la victoire des digues. Les digues des préoccupations régionales résistent aux courants nationaux. L’Ouest, l’Ontario et le Québec sont imperméables les uns aux autres. L’Ouest est bleu pétrole, l’Ontario rouge Canadian et le Québec, bleu Québec.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Bref, on ne changera pas de gouvernement. Mais il sera minoritaire. Justin Trudeau reste le PM. Mais son étoile a pâli un peu. Avec tous ses blackfaces, pâlir ne peut être qu’une bonne affaire.

Patrice Roy dirige, de main de maître, le plateau radio-canadien. Chez les commentateurs, le conservateur Michael Fortier vole la vedette. Il dit ce qu’il pense comme s’il était dans son salon. Avec un petit sourire en coin. Il est parfait. C’est ben pour dire. Quand il était en politique active, Fortier n’était pas particulièrement charismatique. Et voilà qu’en quelques minutes, à titre d’analyste, il emballe les réseaux sociaux.

Est-ce le syndrome Yves-François Blanchet qui se répète ? Durant ses années en politique provinciale, Blanchet n’avait pas vraiment atteint le cœur du peuple. C’était un politicien parmi tant d’autres. Puis battu, il s’est converti au Club des Ex à RDI. Sa verve, son bagou et sa franchise ont ravi l’auditoire. C’est fort de ce capital de sympathie, bâti au Club des Ex, que Blanchet a réussi, de façon magistrale, son retour en politique. Il a ressuscité, presque à lui seul, le Bloc québécois.

Si j’étais Michael Fortier, j’irais m’asseoir au Club des Ex et je participerais aux panels de la CBC quelques mois, avant de me présenter à la succession d’Andrew Scheer.

Rien comme la télé pour créer une relation solide et profonde avec l’électeur. René Lévesque en est la plus belle preuve. Donald Trump, la plus horrible.

Revenons dans le studio de la société d’État. Patrice Roy donne les résultats dans la circonscription de Lac-Saint-Jean, où le fils de Gilles Duceppe, Alexis Brunelle-Duceppe, est en avance. Ça tombe bien, le paternel est à la table des commentateurs. Roy tente de lui soutirer une émotion. Duceppe père reste imperturbable. Il faut être prudent. Ne pas fêter avant le temps.

Quelques minutes plus tard, ça y est. C’est fait. La victoire de Brunelle-Duceppe est confirmée. On le joint en direct. En mortaise, on voit le père regarder le fils. Fièrement. Puis le reporter de Radio-Canada passe son casque d’écoute au nouveau député pour que son père puisse lui parler. Et la magie du casque d’écoute opère.

PHOTO GIMMY DESBIENS, LE QUOTIDIEN

Alexis Brunelle-Duceppe lors de sa conversation avec son père Gilles Duceppe, lundi soir dernier

Autour d’Alexis Brunelle-Duceppe, c’est le party, mais dans ses oreilles, il n’y a que la voix de papa. Rien n’est plus intime que des écouteurs. Alexis entend son père, et on voit que ça lui fait du bien. Dans sa tête, il n’est plus à la télévision, il est en conversation avec son géniteur. Il ne regarde pas la caméra. Il ne regarde nulle part. Comme lorsqu’on parle au téléphone avec quelqu’un qui prend tout l’espace en nous.

Gilles Duceppe dit à son gars que longtemps, il a été, pour les médias, le fils de Jean Duceppe, puis un jour, Jean Duceppe est devenu le père de Gilles Duceppe. Le flambeau de la renommée avait été transmis. Puis il enchaîne, en lui disant que dorénavant, Alexis n’est plus le fils de Gilles Duceppe, c’est Gilles Duceppe qui est maintenant le père d’Alexis. Le flambeau des Duceppe vient de changer de main, encore une fois. Alexis sourit et répond : « Merci, Pa ! Je t’aime. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. » Et tout le pays fond.

Un vrai « Je t’aime » à la télévision. Pas un « Je t’aime » écrit par des auteurs. Un vrai « Je t’aime » sorti de nulle part. Un « Je t’aime » en pleine soirée d’élections. Pas mis en scène. Pas préparé. Pas lu sur un télésouffleur. Un « Je t’aime » venu du cœur. Parce qu’un gars est heureux que son père soit heureux à propos de lui. Aucune phrase, aucune formule ne pouvait être plus belle, plus porteuse. Je t’aime, ça comprend tout. Le passé, le présent et l’avenir. Je t’aime, ça veut tout dire. Si Alexis avait répondu autrement, le moment aurait été émouvant aussi. Mais pas autant.

Je t’aime, c’est les plus beaux mots que l’on peut dire. Parce que c’est sans appel, sans condition, sans réserve.

Ce qu’on a vu dans notre télé, à cet instant précis, ce n’est pas l’amour de la politique transmis d’un père à son fils, c’est plus vital que ça, c’est l’amour tout court. Il n’y avait pas de couleurs. Pas de bleu, de rouge ou d’orange. Juste de l’invisible. Juste de l’essentiel. Juste l’amour entre un père et son gars. C’est tout simple. C’est répandu. Mais c’est rarement vu. Dans notre monde de fous, deux membres d’une même famille qui s’aiment, c’est un scoop. Ça nous change des tueries. On a besoin de voir du beau, pour avoir le goût d’être beau aussi.

Gilles et Alexis ont donné le goût aux gens de se dire je t’aime. Même de se dire I love you. Pas mal, pour des souverainistes. C’est grand, comme accomplissement. Le pouvoir du « Je t’aime », c’est plus fort que celui du gouvernement. Même majoritaire.

C’est ça, un pays. C’est l’amour qui unit une génération à la suivante. Contenant les valeurs, les principes, les traditions et les audaces du vivre ensemble.

Un pays, c’est un paquet de familles qui ont choisi de vivre au même endroit.

Un pays, ce sont des gens qui se disent je t’aime.