Poutine a «probablement approuvé» le meurtre de Litvinenko

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Alexandre Litvinenko avait succombé à un empoisonnement au polonium, une substance radioactive.

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Jacques KLOPP, Dario THUBURN
Agence France-Presse
LONDRES

Les conclusions d'un juge britannique impliquant l'État russe et Vladimir Poutine dans le meurtre en 2006 de l'ex-agent du KGB Alexandre Litvinenko ont déclenché une tempête diplomatique jeudi entre Londres et le Kremlin.

La veuve de Litvinenko, Marina, exhibe le rapport... (PHOTO JUSTIN TALLIS, AFP) - image 1.0

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La veuve de Litvinenko, Marina, exhibe le rapport devant les objectifs des photographes en conférence de presse, à Londres, le 21 janvier. 

PHOTO JUSTIN TALLIS, AFP

Dans le rapport de l'enquête publique, le magistrat instructeur Robert Owen a dit avoir réuni «des preuves qui établissent clairement la responsabilité de l'État russe dans la mort de M. Litvinenko», empoisonné au polonium-210, une substance radioactive extrêmement toxique et quasiment indétectable, il y a plus de neuf ans à Londres.

> Pour consulter le rapport d'enquête

Le juge a ajouté que «l'opération du FSB (NDLR services secrets russes, successeur du KGB) a probablement été approuvée par M. Patrouchev (Nikolaï Patrouchev, ex-chef du FSB, NDLR) et aussi par le président Poutine».

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Une enquête qui ressemble à «une blague» pour le Kremlin

Moscou a aussitôt dénoncé une enquête «politiquement orientée» et manquant de «transparence». 

Le Kremlin a jugé que l'enquête britannique sur la mort de l'ex-agent du KGB Alexandre Litvinenko, qui met en cause le président Vladimir Poutine, s'apparentait à une «blague» face à ce qu'il estime être l'absence de preuves concrètes.

«Cela s'apparente (...) peut être à une blague. Visiblement, on peut relier ça à l'élégant humour britannique», a déclaré aux journalistes le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, ironisant sur le rapport «basé sur les informations confidentielles de services secrets non identifiés».

Les conclusions du rapport «ont été réalisées sur la base d'informations peu convaincantes avec l'utilisation abondante des mots «possiblement» et «probablement»», a ajouté M. Peskov.

«Une telle terminologie n'est pas acceptable dans notre pratique de la justice et ne l'est pas non plus dans la pratique de la justice d'autres pays», a-t-il poursuivi, qualifiant le rapport de «semblant d'enquête».

M. Peskov a en outre jugé que l'enquête, qui s'est déroulée à huis clos sur ordre du gouvernement britannique, était à même «d'empoisonner encore davantage l'atmosphère» entre la Russie et la Grande-Bretagne, regrettant que Londres ait choisi «la voie du gel non seulement de la coopération, mais également du dialogue».

«Commandité par un État»

Le meurtre a été «commandité par un État», a affirmé jeudi le premier ministre britannique David Cameron à Davos, après la publication du rapport.

«Ce rapport confirme ce que nous avons toujours cru, et ce que le dernier gouvernement travailliste croyait à l'époque de ce meurtre épouvantable, c'est-à-dire qu'il a été commandité par un État», a déclaré David Cameron depuis la Suisse aux télévisions britanniques.

Le gouvernement britannique a convoqué l'ambassadeur de Russie à Londres. Et la ministre de l'Intérieur Theresa May a annoncé le gel des avoirs des deux exécutants présumés, Andreï Lougovoï et Dmitri Kovtoun.

Les conclusions du juge disant «que le meurtre de l'ex-agent du KGB Alexandre Litvinenko a été autorisé au plus haut niveau de l'État russe sont extrêmement dérangeantes», a réagi de son côté le porte-parole du premier ministre Cameron.

«Ce n'est pas une manière de se comporter, encore moins pour un pays qui est membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU», a-t-il insisté.

La police britannique a demandé l'extradition de Lougovoï et Kovtoun pour les juger, ce à quoi Moscou s'est toujours refusé.

La veuve de Litvinenko, Marina, a appelé Londres à aller plus loin en imposant «des sanctions économiques ciblées» à la Russie et «des interdictions de voyage à MM. Patrouchev et Poutine notamment».

Mais Londres doit aussi ménager un pays clef, engagé dans les  négociations sur le conflit en Syrie, notent les observateurs «Dimension personnelle»

Les conclusions de l'enquête publique, qui sert uniquement à établir des faits sans prononcer de condamnations, n'en restent pas moins explosives en pointant explicitement en direction du président russe.

«L'administration Poutine, dont le président en personne et le FSB, avait des motifs pour engager des actions contre Litvinenko, y compris pour l'assassiner», a souligné le magistrat Robert Owen dans son rapport de plus de 300 pages.

Il a évoqué «une dimension personnelle indiscutable à l'antagonisme» entre MM. Poutine et Litvinenko, qualifié de «traître» par le FSB.

«Les tensions entre les deux hommes remontent à leur seul rencontre en face à face en 1998, lorsque Litvinenko a demandé à Vladimir Poutine, alors patron du FSB, d'engager des réformes», a souligné le juge.

Après avoir trouvé refuge en Grande-Bretagne en 2000, l'opposant s'est «lancé dans des attaques personnelles répétées» contre Vladimir Poutine, accusant notamment le président russe de pédophilie.

Alexandre Litvinenko avait rejoint à Londres le milliardaire Boris Berezovski, farouche ennemi de Vladimir Poutine décédé dans des circonstances non élucidées en mars 2013.

Il enquêtait sur d'éventuels liens entre le Kremlin et des réseaux mafieux. Il collaborait également avec les services secrets de Sa Majesté et avait obtenu la citoyenneté britannique.

Les hommes de main

Dans le rôle des hommes de main, le juge a épinglé sans équivoque les deux principaux suspects, Andreï Lougovoï, un ancien du KGB aujourd'hui député d'un parti nationaliste, et l'homme d'affaires Dmitri Kovtoun.

«Je suis sûr que MM. Lougovoï et Kovtoun ont mis le polonium-210 dans la théière le 1er novembre 2006. Je suis sûr qu'ils l'ont fait dans l'intention d'empoisonner M. Litvinenko», a souligné le juge Owen.

Depuis Moscou, Andreï Lougovoï a qualifié ces accusations d'«absurdes».

Les deux suspects avaient pris un thé avec M. Litvinenko, 43 ans, au Millennium Hotel, dans le centre de Londres, le 1er novembre 2006. Le soir même de leur rendez-vous, l'ex-agent s'est senti mal. Il est mort le 23 novembre, après trois semaines d'agonie.

Selon le juge, une première dose plus faible de polonium lui aurait déjà été administrée plus tôt, le 16 octobre, avant la dose fatale du 1er novembre.

«Le fait que M. Litvinenko ait été empoisonné par du polonium-210 fabriqué dans un réacteur nucléaire suggère que M. Lougovoï et M. Kotvoun agissaient pour le compte d'un État plutôt que d'une organisation criminelle», a insisté le juge.

Marina Litvinenko s'est déclarée «très satisfaite» à l'AFP que les mots dictés par son mari sur son lit de mort, accusant Vladimir Poutine, aient été validés devant un tribunal britannique.

«(...)Vous pouvez réussir à me faire taire, mais ce silence a un prix. Vous vous êtes montré aussi barbare et impitoyable que vos critiques les plus hostiles le prétendent. Vous avez montré que vous n'aviez pas de respect pour la vie, la liberté et les valeurs de la civilisation. Vous vous êtes montré indigne de vos fonctions, de la confiance des hommes et femmes civilisés. Vous pouvez réussir à faire taire un homme, mais les hurlements de protestation du monde entier retentiront à vos oreilles pendant le reste de votre vie, M. Poutine. Que Dieu vous pardonne pour ce que vous avez fait, non seulement à moi, mais encore à la Russie et à son peuple.»

Alexandre Litvinenko,
déclaration transmise à ses proches trois jours avant sa mort

Pour elle, c'est la fin d'un long combat pour connaître la vérité sur la mort de son mari, dans des circonstances dignes d'un roman d'espionnage du temps de la guerre froide.

LES PRINCIPALES CONCLUSIONS DE L'ENQUÊTE

Rôle des exécutants désignés

«Je suis certain que M. Litvinenko n'a pas ingéré le polonium-210 par accident ou pour se suicider. Je suis sûr, par contre, qu'il a été délibérément empoisonné par d'autres», affirme le juge britannique Robert Owen dans son rapport de 328 pages.

Et le magistrat de pointer le rôle joué par deux suspects: Andreï Lougovoï, un ancien du KGB aujourd'hui député d'un parti nationaliste, et l'homme d'affaires Dmitri Kovtoun.

«Je suis sûr que MM. Lougovoï et Kovtoun ont mis le polonium-210 dans la théière au Pine Bar le 1er novembre 2006. Je suis également sûr qu'ils l'ont fait dans l'intention d'empoisonner M. Litvinenko».

«Je suis sûr que les deux hommes avaient fait une précédente tentative d'empoisonnement contre M. Litvinenko, également en utilisant du polonium-210, lors d'une rencontre (au siège de la compagnie de gestion de la sécurité et des risques) Erinys le 16 octobre 2006», dit le magistrat.

«Je suis également certain que MM. Lougovoï et Kovtoun savaient qu'ils faisaient usage d'un poison mortel (...) et qu'ils avaient l'intention de tuer M. Litvinenko», écrit le juge. «Je ne crois pas, en revanche, qu'ils savaient précisément quel type d'élément chimique ils employaient».

«Quand M. Lougovoï a empoisonné M. Litvinenko, il est probable qu'il l'ait fait sous la direction du FSB (services secrets russes, successeur du KGB, NDLR). J'ajouterais que je considère ceci comme une forte probabilité. J'ai découvert que M. Kovtoun avait également pris part à l'empoisonnement. Je conclus donc qu'il agissait également sur ordre du FSB».

«Le fait que M. Litvinenko ait été empoisonné par du polonium-210 fabriqué dans un réacteur nucléaire suggère que MM. Lougovoï et Kovtoun agissaient pour le compte d'un État plutôt que d'une organisation criminelle».

Le juge ajoute que le polonium-210 à l'origine de la mort de Litvinenko «pourrait» provenir de l'usine nucléaire Avangard, proche de Nijni-Novgorod, dans le centre de la partie européenne de la Russie.

Implication de la Russie et de Poutine

«En me basant sur tous les éléments de preuve et d'analyse à ma disposition, j'ai découvert que l'opération du FSB avait probablement été approuvée par M. Patrouchev (Nikolaï Patrouchev, ex-chef du FSB, NDLR), mais aussi par le président (Vladimir) Poutine», dit le juge Owen.

Il y a de «fortes présomptions que l'État russe soit responsable de la mort de M. Litvinenko», insiste le magistrat. «Les preuves que je présente établissent clairement la responsabilité de l'État russe dans la mort de M. Litvinenko», dit-il, en évoquant également «une dimension personnelle dans l'antagonisme entre MM. Litvinenko et Poutine».

«M. Litvinenko avait lancé à plusieurs reprises des attaques personnelles contre le président Poutine, qui avaient culminé avec une accusation de pédophilie en juillet 2006».

-Avec lapresse.ca et Wikipédia

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