Purger sa peine à l'air libre en Norvège

La prison de Bastøy, située sur une île,... (Photo : Bernard Brault, La Presse)

Agrandir

La prison de Bastøy, située sur une île, a des allures de camp de vacances.

Photo : Bernard Brault, La Presse

Partager

Valérie Simard
Valérie Simard

Envoyée spéciale en Norvège

La Presse

En Norvège, dans une île, meurtriers et violeurs sont presque traités aux petits oignons. Sans cellules, sans clôtures et sans menottes, la prison Bastøy mise sur la réhabilitation. Un modèle qui a fait ses preuves, arguent les autorités judiciaires.

On croirait presque à un lieu de villégiature. Une île où les citadins viendraient passer leurs vacances estivales. Mais les 115 hommes qui y vivent ne sont pas là de leur plein gré. Ils purgent tous une peine de prison pour des crimes souvent violents. Bienvenue à Bastøy, prison norvégienne sans clôtures dont l'approche a de quoi surprendre.

Une prison dans une île. On pense inévitablement à Alcatraz. Mais à côté de sa cousine américaine, Bastøy a des allures de camp de vacances. Ici, pas de cellules, pas de clôtures ni de barbelés ou de gardes armés.

Plus importante prison ouverte de la Norvège, Bastøy est située dans le fjord d'Oslo, à 75 kilomètres de la capitale norvégienne, dans un décor de carte postale. L'île de 2,6 km carrés aux pics rocheux est recouverte de champs et de forêts. Les détenus, emprisonnés pour des délits allant du trafic de stupéfiants au meurtre, vivent dans de petites maisons en bois peintes en rouge ou dans une plus grande maison aux allures de dortoir.

Ils circulent librement dans l'île en vélo et ont accès en tout temps à des cabines téléphoniques. Ils cultivent fruits et légumes biologiques, élèvent des animaux, réparent des voitures ou vont à l'école. Les jours de congé, ils vont à la plage, jouent au soccer ou vont pêcher. «C'est un rêve», lance Helge, arrivé à Bastøy en novembre dernier après deux ans passés dans une prison fermée.

On croit nous aussi rêver quand un détenu nous souhaite la bienvenue. En l'absence du directeur de l'établissement, c'est lui qu'on a chargé de nous guider pour la visite des lieux. Ou plutôt «de sa ville», comme il l'appelle. Ancien homme d'affaires travaillant dans l'import-export, Nils (comme les autres détenus, il préfère ne pas divulguer son nom de famille) a été condamné à quatre ans de prison pour crimes économiques. «J'étais cassé, raconte-t-il. Je n'avais plus d'argent. Ce n'est pas une excuse. Mais je ne sais pas ce qui m'a pris.»

Depuis son arrivée à Bastøy il y a 11 mois, Nils travaille à la ferme de la prison. Avant, il n'avait jamais semé une carotte de sa vie. On peut dire aujourd'hui qu'il a le pouce vert. Comme les autres détenus, Nils se rend au travail tous les matins pour un salaire de 60,5 couronnes par jour (10,75 $). Avec cet argent, il achète à l'épicerie de la prison des aliments pour cuisiner ses propres plats. Les légumes, le boeuf et l'agneau proviennent de la ferme où il travaille.

Une prison «humaine»

Misant sur la réadaptation, Bastøy tente d'offrir aux détenus une vie de communauté qui s'apparente à celle qu'ils retrouveront à l'extérieur, une fois leur peine purgée. Une approche à laquelle croit fermement le directeur de l'établissement, Arne Kvernvik Nilsen. «Ça n'a rien à voir avec la beauté de l'île ou la nature, c'est la façon dont nous traitons les détenus qui est différente de la façon de faire traditionnelle, expose M. Nilsen, qui est également psychothérapeute. Nous savons d'après plusieurs études qu'en mettant une personne dans une petite cellule de prison comme un animal, elle devient tranquillement comme un animal. À partir du moment où on la sort de là, elle commence à changer.»

Selon le directeur, qui qualifie son établissement de «prison humaine écologique», il vaut mieux responsabiliser le détenu, lui enseigner le respect de soi et des autres et ainsi le préparer à sa sortie de prison plutôt que d'entretenir un désir de vengeance.

«Si votre voisin était un meurtrier, préféreriez-vous un gars qui a été dans un système comme celui-ci depuis quelques années, entraîné à évoluer dans la société, ou un gars qui a passé 20 ans dans une prison fermée? La réponse est simple», lance, pour sa part, Nils.

Ne vient pas à Bastøy qui veut. Les candidats sont triés sur le volet. L'auteur d'un crime violent commence à purger sa peine dans une prison fermée. S'il désire être transféré dans une prison ouverte, il doit montrer qu'il a fait du chemin. Et une fois sur place, un seul écart de conduite suffit pour être expulsé.

Près de 98 % des prisonniers de Bastøy ont commencé à purger leur peine dans une prison à haute sécurité. Mais, les résidants de Horten, la ville côtière située en face de Bastøy, ne semblent pas craindre leurs voisins. «Ce sont des gens corrects, assure Todd, un menuisier de la ville rencontré à Bastøy. Les mauvaises personnes sont sous les verrous. Ceux-ci ne sont pas dangereux.»

Non armés, les gardiens, qui ne sont qu'au nombre de quatre pendant la nuit, ne privilégient pas la répression. Pour exercer ce métier en Norvège, une formation de deux ans est requise. Celle-ci inclut des cours abordant la psychologie, le travail social et les droits de l'homme.

«On devient vraiment proche des détenus, note Anne-Kristine Karlsen, une travailleuse sociale qui côtoie de jeunes détenus aux prises avec une dépendance à la drogue. On entre dans leur vie, leurs histoires, leur famille, leur tristesse. C'est extraordinaire ce qu'ils peuvent accomplir ici.»

S'évader? Non merci!

Avec l'absence de barreaux, de clôtures et de hautes tours d'observation, prendre la poudre d'escampette a l'air d'un jeu enfant. Un coup de téléphone la nuit, quelqu'un vous prend à bord d'un bateau et le tour est joué, avoue le directeur. Pourtant, peu de détenus tentent de prendre le large. Depuis son arrivée à Bastøy il y a cinq ans, Arne Kvernvik Nilsen n'a connu que deux évasions.

La direction de l'établissement a d'ailleurs une confiance étonnante en ses détenus. Sur le traversier qui nous ramenait sur la terre ferme, Martin, un jeune père de 23 ans, s'en allait à la fête de sa fille de 7 ans. Sans menottes. Sans escorte. «Je serai de retour à 18 h 25», nous a-t-il assuré. Le jour suivant aucune évasion n'avait en effet été rapportée.

***

Réadapter plutôt que punir

Alors que le Canada, les États-Unis et plusieurs autres pays occidentaux visent, par leur système judiciaire, à punir les délinquants, la Norvège fait le pari de la réadaptation. L'efficacité de la formule n'est plus à démontrer, selon la secrétaire d'État à la justice de la Norvège, Kristin Bergersen.

Mis à part les criminels condamnés au confinement, dont la peine peut être prolongée indéfiniment, les détenus des prisons norvégiennes purgent des peines maximales de 21 ans d'emprisonnement.

«Comme la plupart des prisonniers seront libres un jour, nous devons vraiment nous concentrer sur quel genre de citoyens nous voulons qu'ils soient quand ils habiteront dans la maison voisine de la vôtre», souligne Kristin Bergersen. «Les statistiques démontrent que nous faisons quelque chose de bien», affirme-t-elle. Avec un taux de récidive avoisinant les 20 %, la Norvège a de quoi faire des envieux. Mais même avec des statistiques aussi reluisantes, les prisons ouvertes suscitent les débats, même en Norvège. «Je ne cacherai pas le fait que c'est un débat ici aussi, admet Kristin Bergersen. Particulièrement depuis ce qui s'est passé le 22 juillet 2011 [la tuerie commise par Anders Behring Breivik] (...) Il y aura toujours un débat.»

Un débat et des railleries. «Il y a une blague que les Norvégiens font souvent à propos de cette prison [Bastøy], nous a raconté une jeune Norvégienne. On dit qu'on devrait y mettre les personnes âgées. Elles y seraient mieux traitées que dans les foyers!»

***

Et Breivik?

Est-ce qu'Anders Behring Breivik, l'auteur d'une tuerie qui a fait 77 morts en 2011, pourrait un jour être transféré dans une prison ouverte? La question est hypothétique, mais mérite d'être posée.

À l'issue de son procès, Breivik a été condamné à la peine la plus sévère possible en Norvège: 21 ans d'emprisonnement en confinement, ce qui signifie que sa peine peut être prolongée indéfiniment. Un détenu condamné à une peine de confinement qui la terminerait dans une prison ouverte relèverait de l'exception.

«Je ne peux pas commenter son cas en particulier, mais il est dans une prison spéciale haute sécurité, précise la secrétaire d'État à la justice de la Norvège, Kristin Bergersen. Ils sont seulement un ou deux à être dans ce genre de prison en Norvège. On verra ce qu'il va arriver, mais s'il ne montre aucun signe d'amélioration, il n'ira pas dans une prison ouverte ou à basse sécurité.»

***

Un taux de récidive exemplaire

Avec un taux de récidive de 16 %, la prison Bastøy présente le meilleur résultat d'Europe. Selon un rapport commandé par les pays scandinaves et publié en 2010, 20 % des détenus provenant des prisons norvégiennes ont été accusés de nouveau dans les deux ans suivant leur sortie de prison. En raison d'un manque d'uniformité dans les méthodes de calcul, il est difficile de comparer le taux de récidive d'un pays à l'autre. Aux États-Unis, un rapport du Pew Center paru en 2011 a montré que 43 % des prisonniers détenus dans des prisons d'État ont récidivé dans les trois années suivant leur libération. Au Canada, le taux de récidive varie selon les rapports, mais selon une étude réalisée par Service correctionnel Canada, 38 % des détenus ayant terminé de purger leur peine en 2003-2004 ont été réincarcérés dans les deux années suivantes.

***

La prison de Bastøy en chiffres

115 détenus

70 employés

10,75 $ : le salaire quotidien d'un détenu

72 : l'âge du prisonnier le plus vieux

1982 : l'année d'ouverture de la prison

5 ans : la sentence moyenne purgée par les détenus

20 : le nombre de vaches élevées à la ferme de Bastøy

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:1609999:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer