Le blogueur russe qui en savait trop

Les ennuis juridiques du blogueur Alekseï Navalny, qui... (Photo: Denis Sinyakov, Reuters)

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Les ennuis juridiques du blogueur Alekseï Navalny, qui recense les fraudes cachées sous des appels d'offres publics, ne font que commencer.

Photo: Denis Sinyakov, Reuters

Frédérick Lavoie, colla
La Presse

(Moscou, Russie) En Russie, lutter contre la corruption est souvent plus dangereux que de la pratiquer. Un populaire blogueur russe en croisade pour forcer les grandes sociétés d'État et l'appareil bureaucratique à la transparence l'apprend à ses dépens. Alekseï Navalny risque cinq ans de prison pour d'étranges accusations qui, selon lui, visent avant tout à le neutraliser.

Quand Alekseï Navalny a appris par les médias le 10 mai qu'il était mis en accusation pour avoir incité une société à signer un contrat désavantageux sans lui-même en tirer profit, il a préféré en rire.

«Hourra. Enfin, la campagne de lutte contre la corruption [lancée par le président Dmitri Medvedev] porte ses premiers fruits. Les enquêteurs poursuivent maintenant les vrais malfaiteurs», a-t-il écrit sur son blogue, avec toute l'ironie qui le caractérise.

Selon lui, le fait que le parquet n'ait même pas daigné lui envoyer une copie de l'acte d'accusation démontre une chose: «Les décisions suivantes ont déjà été prises.»

Le charismatique juriste de 34 ans, devenu l'icône de la lutte anticorruption chez les opposants russes, ne s'étonne pas le moins du monde que la justice, fortement vulnérable aux pressions des pouvoirs politiques et économiques, s'intéresse à son cas. C'est que, depuis 2007, il ne lâche pas d'un poil les vaches à lait de l'élite russe corrompue.

Son combat a commencé lorsqu'il a décidé d'acheter en petites quantités des actions de grandes sociétés d'État, surtout gazières et pétrolières. En tant qu'actionnaire minoritaire, il a ensuite exigé qu'elles expliquent pourquoi les dividendes versés aux actionnaires étaient si minimes en dépit d'énormes profits.

Malgré d'innombrables revers devant les tribunaux, Navalny n'a pas abandonné pour autant. Il a fondé en décembre dernier un nouveau site web, Rospil, qui vise à recenser les appels d'offres absurdes lancés par les administrations étatiques. C'est ainsi qu'il a découvert, par exemple, qu'un gouverneur régional cherchait un fournisseur pour 30 montres en or et diamant...

Comme WikiLeaks, le site repose sur l'aide des internautes pour dénicher les manigances frauduleuses qui se cachent parfois sous les appels d'offres publics. Rospil a ainsi déjà forcé l'annulation de l'équivalent de 12 millions en futurs contrats, selon un décompte sur la page d'accueil du site.

Les succès anticorruption de Navalny ne le sauveront toutefois pas de la justice. Il est accusé d'avoir incité en 2009 une petite société forestière de la région de Kirov, où il était conseiller du gouverneur, à signer un contrat «désavantageux».

L'enquête avait été abandonnée à deux reprises par manque de preuves. La troisième tentative pour l'inculper aura finalement été la bonne, même si la preuve ne repose toujours que sur un seul témoignage.

La semaine dernière, la justice a trouvé une nouvelle raison de l'embêter: l'utilisation de l'aigle bicéphale, emblème de la fédération, comme enseigne du site anticorruption Rospil constitue une «insulte» à la nation.

Selon Navalny, il ne fait aucun doute que ces accusations ont été téléguidées par l'une ou l'autre des sociétés ou des administrations qu'il a irritées au cours des dernières années. Et même si ses travaux contribuent directement à la lutte anticorruption, Navalny ne peut pas pour autant compter sur l'appui du président Medvedev pour le protéger des corrompus. «Le pouvoir perçoit toute action sociale indépendante menée à l'extérieur de ses structures comme une menace», explique la politologue Maria Lipman. Le régime russe préfère ainsi ignorer Navalny.

Il faut dire que le blogueur hyperactif n'a jamais caché ses ambitions politiques. Beau garçon, bon orateur, rassembleur, il aurait le potentiel pour devenir un «politicien à succès», croit Maria Lipman. «Il est né avec un talent politique mais, malheureusement pour lui, dans un pays qui ne permet pas la concurrence politique.»

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