En Afrique du Sud, les soldats oubliés de l'apartheid

L'électricité est coupée et l'eau n'y coule plus,... (Photo MUJAHID SAFODIEN, Agence France-Presse)

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L'électricité est coupée et l'eau n'y coule plus, mais Pomfret compte encore 3000 habitants.

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Pierre Donadieu
Agence France-Presse
Pomfret

Maisons pillées, magasin éventré, hôpital abandonné: l'ancienne base militaire de Pomfret ressemble à une zone de guerre. Des soldats angolais y vivent toujours, oubliés de l'Afrique du Sud pour laquelle ils ont combattu sous le régime de l'apartheid.

Dans le désert du Kalahari, le soleil de l'été austral brûle le goudron défoncé de la rue principale. Seul le passage de rares habitants qui échangent quelques mots en langue portugaise vient rompre la torpeur de ce village devenu fantôme.

L'électricité est coupée et l'eau n'y coule plus, mais Pomfret compte encore 3000 habitants.

L'Angolais Jose Lourenco, 69 ans, est l'un d'eux. Dans les années 1980, il a combattu en Angola contre son propre pays pour le compte de l'armée sud-africaine, au sein du Bataillon 32, une unité engagée en première ligne du combat de l'Afrique du Sud contre ses voisins.

«On n'avait peur de personne, on était le meilleur bataillon du monde», assure-t-il, assis dans la cour de sa petite maison, l'une des rares encore debout à Pomfret.

À l'époque, Nelson Mandela est détenu à Robben Island, le régime raciste blanc est encore solidement installé au pouvoir à Pretoria et son armée utilise des mercenaires angolais pour combattre le régime marxiste ennemi de Luanda.

«Il n'y avait pas d'apartheid au 32. Là où les Blancs buvaient, on buvait. Là où les Blancs dormaient, on dormait», explique Jose Lourenco en montrant un insigne à l'effigie du buffle, le symbole de son unité, sur le mur de sa cuisine.

Démobilisation

«On donnait aux Angolais de la nourriture, de l'argent, des vêtements et un avenir. En échange, ils nous apportaient leur connaissance du terrain», se souvient avec son accent afrikaans rocailleux le général Gert Nel, ancien chef du bataillon. «C'était une situation gagnant-gagnant».

À la fin de la Guerre froide, le conflit entre les deux voisins cesse. L'Afrique du Sud promet à ses recrues angolaises de les incorporer dans son armée.

Leurs premières années à Pomfret sont plutôt douces. «Ici, c'était le club où les gradés organisaient leurs soirées. Il y avait même une salle de bal», montre Makamba Tchimoco, fils d'un ancien combattant, devant un complexe aujourd'hui en ruines.

Mais dès la chute de l'apartheid, les soldats du «32» déchantent.

En 1993, le bataillon est démantelé et nombre de ses soldats quittent Pomfret. Beaucoup d'Angolais préfèrent abandonner l'uniforme en échange d'un pécule de 30 000 euros.

Petit à petit, leurs familles sont relogées dans d'autres parties du pays et la base de Pomfret tombe lentement en désuétude.

Promesses et bras de fer

Dans les années 2000, le gouvernement du Congrès national africain (ANC) annonce son intention de la fermer définitivement et d'en déplacer les habitants. Mais un noyau dur refuse de partir.

«On est arrivés ici avec beaucoup de promesses. Puis le nouveau gouvernement a voulu qu'on parte et nous a laissé tomber. Pourquoi devrait-on partir de chez nous?», s'insurge M. Lourenco.

Le bras de fer s'engage alors avec les autorités.

La police quitte le village, les maisons sont pillées, l'hôpital saccagé, le cimetière militaire envahi par les hautes herbes. L'eau ne coule plus qu'une fois par semaine aux robinets. Et en 2014, c'est le coup de grâce: l'électricité est coupée.

«La difficulté pour Pomfret, c'est que la première ville est à 200 km. Il n'y a aucune infrastructure, pas d'eau, pas d'électricité, tout ça dans le Kalahari, et il n'y a aucune économie», regrette un ancien soldat sud-africain du «32», qui préfère rester anonyme.

Seule une école fonctionne encore et permet aux enfants d'étudier jusqu'au niveau du bac. «Combien de temps vont-ils pouvoir rester là-bas?», s'inquiète un autre retraité afrikaner du «32» qui refuse de donner son nom.

Lui juge toutefois ses frères d'armes angolais largement responsables de leur situation. «L'argent qu'ils ont reçu aurait dû leur permettre d'acheter des maisons et de partir», dit-il, «c'est leur responsabilité, pas celle du gouvernement».

Punition

Chez Jose Lourenco, le temps s'est arrêté. Il vit dans la nostalgie d'un passé perdu, tiraillé entre son pays, où il reste considéré comme un traître, et une nouvelle Afrique du Sud bien différente de celle pour laquelle il s'est battu.

«Le gouvernement doit nous dire ce qu'on a fait de mal», s'emporte l'ancien militaire. «Pourquoi ils nous punissent comme ça? Qu'ils viennent nous dire la vérité!»

«Je suis né en Angola. Mon coeur a envie de retourner là-bas, mais je me suis battu contre mon pays donc je ne peux pas», regrette-t-il.

«Les Angolais disent qu'on les a tués, l'ANC pense qu'on a tué leurs combattants à l'époque. Qu'est ce qu'on peut faire ?», s'interroge Alexander Joaquim, un ex-sergent de 74 ans.

Dans Pomfret privé de tout ou presque, les journées sont longues.

«Il me manque plein de choses ici, je ne peux même pas faire mes devoirs quand la nuit tombe. Rester, c'est inutile. Après le bac, je devrai partir», soupire Antonio Isaac, 18 ans, né à Pomfret.

Malgré ces conditions de vie déplorables, certains s'accrochent encore à ce village peut-être en ruines, mais gardien de tant de leurs souvenirs. «On ne veut pas partir, car c'est ici que se trouve l'histoire de nos pères», conclut Makamba Tchimoco.




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