Une «tragédie» plane sur l'Éthiopie, avertit le marathonien rebelle de Rio

Au Brésil, Feyisa Lilesa avait franchi la ligne d'arrivée en... (PHOTO REUTERS)

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Au Brésil, Feyisa Lilesa avait franchi la ligne d'arrivée en deuxième position avec les bras croisés au-dessus de sa tête, comme s'ils étaient ligotés. Il a refait le même geste mardi à Washington.

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Sébastien BLANC
Agence France-Presse
Washington

Si la communauté internationale détourne les yeux, l'Éthiopie risque de vivre une «terrible tragédie», a mis en garde mardi à Washington le marathonien qui a dénoncé aux jeux Olympiques de Rio la répression menée par le régime d'Addis Abeba.

«Personnellement, j'ai extrêmement peur que cela prenne une dimension ethnique. Vous pourriez voir un scénario comme au Rwanda, où les groupes ethniques se dressent les uns contre les autres», a prévenu Feyisa Lilesa, vêtu d'un costume sombre.

Le coureur de fond, réfugié aux États-Unis, a tenu sa première grande conférence de presse depuis qu'il a stupéfié le public mondial en croisant les poignets juste après avoir remporté sa médaille d'argent à Rio. Un geste utilisé lors de récentes et importantes manifestations antigouvernementales violemment réprimées en Éthiopie.

«Au moment où je vous parle, le gouvernement éthiopien tue, emprisonne et opprime son propre peuple», a décrit avec gravité l'homme de 26 ans, devenu un héros pour les millions de membres de son ethnie, les Oromo.

«Le gouvernement a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques défendant leurs droits. Plus d'un millier de personnes ont trouvé la mort dans les manifestations. D'autres ont été poussées à l'exil et ont été massacrées dans les déserts de Libye. Encore bien davantage ont fini par nourrir les poissons de la Méditerranée», a poursuivi Feyisa Lilesa.

Au Brésil, le marathonien avait franchi la ligne d'arrivée en deuxième position avec les bras croisés au-dessus de sa tête, comme s'ils étaient ligotés. Il avait ensuite récidivé lors de la cérémonie de remise des médailles et déclaré en conférence de presse craindre un retour au pays.

Une ethnie «supérieure» 

L'Éthiopie est actuellement en proie à un mouvement de contestation antigouvernementale sans précédent depuis une décennie, qui a commencé en région oromo au mois de novembre et qui s'est étendu depuis quelques semaines à la région amhara.

Ces deux ethnies représentent environ 60% de la population éthiopienne et contestent de plus en plus ouvertement ce qu'ils perçoivent comme une domination sans partage de la minorité des Tigréens, issus du nord du pays.

«Le pays fonctionne désormais dans un système où une seule ethnie est respectée et considérée supérieure», a souligné Feyisa Lilesa, qui a laissé au pays sa femme et ses deux enfants, un garçon de trois ans et une fillette de cinq ans.

«Aujourd'hui en Éthiopie, les Tigréens occupent tous les postes-clés du régime», a insisté l'athlète, qui bénéficie d'un visa de séjour temporaire aux États-Unis.

La répression violente des manifestations, qui viennent remettre en cause le fonctionnement du fédéralisme ethnique, a déjà fait plusieurs centaines de morts depuis fin 2015, estiment des organisations de défense des droits de l'Homme.

Selon Feyisa Lilesa, les autorités éthiopiennes expulsent de leurs terres des paysans oromo qui n'ont que cela pour vivre.

«Il est crucial que la communauté internationale comprenne la gravité de la situation et intervienne», a-t-il jugé.

La terre, leur ombilic

Bonnie Holcomb, une spécialiste de l'Éthiopie, a confirmé à l'AFP que la saisie des terres en Éthiopie revêtait une «dimension culturelle très forte».

«La terre est leur ombilic, leur ligne de vie, il n'y a pas de séparation entre la terre et les hommes, alors quand on la leur prend, ils n'ont plus rien, leur identité est touchée en plein coeur, donc (ces manifestations) sont l'illustration de leur désespoir», a-t-elle expliqué.

Mardi, sur la colline du Capitole à Washington, une poignée de députés ont déposé un projet de résolution qui appelle les parties au calme et demande au gouvernement éthiopien de cesser les violences de ses forces de sécurité, de libérer les dissidents détenus, et de respecter les droits fondamentaux d'expression et de rassemblement.

Le pouvoir d'Addis Abeba a lui assuré que Feyisa Lilesa ne serait pas inquiété s'il rentrait au pays. Mais lui refuse cette idée tant que le pouvoir ne donne pas de gages de liberté.

«Courir est pour moi vital», a-t-il enfin rappelé. Il compte s'entraîner dans la chaleur et l'altitude du Nouveau-Mexique ou de l'Arizona, pour retrouver les impressions des hauts plateaux éthiopiens.

Aux Jeux paralympiques de Rio, un autre athlète éthiopien, Tamiru Demisse, médaillé d'argent du 1500 m dimanche, a effectué le même geste de protestation contre son gouvernement. Il a été sévèrement rappelé à l'ordre par le comité organisateur.

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