Boko Haram en guerre contre «l'éducation occidentale»

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Un kamikaze s'est fait exploser hier dans un collège pour garçons de Potiskum, dans le nord-est du Nigeria. L'attentat a fait près d'une cinquantaine de morts et de nombreux blessés.

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Le scénario est tristement commun au Nigeria: un kamikaze s'est fait exploser hier dans un collège de garçons de Potiskum, capitale économique de l'État de Yobe, dans le nord-est du pays. L'attentat, attribué au groupe islamiste Boko Haram, a fait une cinquantaine de morts. Pourquoi cette obsession envers l'éducation? La Presse s'est entretenue avec le professeur Cédric Jourde, spécialiste des politiques africaines et de l'islam politique à l'Université d'Ottawa.

Q: Pourquoi Boko Haram s'en prend-il aux écoles?

R: Pour ces islamistes radicaux, l'éducation est pernicieuse, elle est vue comme un système servant à «inculquer le germe occidental dans la tête des musulmans», explique le professeur Jourde. On y enseigne l'anglais ainsi que les sciences, et les filles y sont admises même au-delà de la puberté. En langue haoussa, Boko Haram signifie d'ailleurs «l'éducation occidentale est un péché». Le terme ferait aussi référence à une ruse qui permettrait à l'Occident de dominer les musulmans.

Or, «c'est beaucoup plus un prétexte qu'autre chose, estime Cédric Jourde. C'est une manière de terroriser, de confronter l'État, de déstabiliser le pays, ce n'est pas un vrai programme politique». Parce que l'éducation serait vue comme une manière permettant au sud du pays de dominer le nord, une façon d'exploiter «le fossé entre le nord, principalement musulman, et le sud, principalement chrétien».

Q: Auparavant, Boko Haram attaquait les écoles lorsqu'elles étaient fermées. Maintenant, il tue des élèves. Pourquoi ce changement?

R: C'est l'élimination en 2009 du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf, qui a engendré la radicalisation de l'organisation, analyse le professeur Jourde. «Il y a eu une course au leadership pour le remplacer, et comme c'est bien souvent le cas, ce sont les plus radicaux, les plus «jusqu'au-boutistes», qui finissent par mettre la main sur l'organisation.»

Boko Haram est alors devenu «beaucoup plus radical, beaucoup plus sanglant», explique Cédric Jourde. Or, les écoles remplies d'enfants ne sont pas les seules cibles, rappelle-t-il. «Il n'y a pas un mois qui se passe sans qu'il y ait un attentat suicide ou une bombe placée dans un marché ou une gare. [...] C'est là où il y a la population, c'est ce qu'il y a de plus frappant pour instaurer la terreur.»

Q: Pourquoi l'État nigérian ne parvient-il pas à mettre Boko Haram en échec?

R: L'armée nigériane a beau se targuer d'être puissante et participer à des missions de paix chez ses voisins, «on se rend compte qu'elle est excessivement morcelée, désorganisée, explique Cédric Jourde. Les hauts officiers ont mis la main pendant une trentaine d'années sur le pactole pétrolier et les troupes régulières sont sous-financées, sous-équipées, démotivées. Ça va prendre une réorganisation pour venir à bout d'un mouvement comme Boko Haram, qui est de type guérilla.»

Boko Haram «a l'air bien organisé, homogène et centralisé, mais ce n'est absolument pas ça», affirme le professeur Jourde, qui parle d'une «multitude de cellules». Il en veut pour preuve l'accord de cessez-le-feu qui a échoué le mois dernier, «parce que le gouvernement a probablement parlé avec des leaders», et ceux qui ont été exclus tentent d'attirer l'attention. «Quelle meilleure manière de te faire inviter à la table de négociation que de montrer que tu peux faire sauter des écoles avec des enfants dedans?»

Q: Boko Haram prétend avoir fondé un califat dans le nord-est du Nigeria. Quel territoire contrôle-t-il réellement?

R: «Ça aussi, c'est plus un effet d'annonce qu'une réalité sur le terrain», estime Cédric Jourde. Essentiellement, les différentes composantes de Boko Haram contrôleraient quelques villages le long des frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun. «On est plus sur le mode de la razzia, du pillage temporaire. [...] Tu vas chercher des jeunes garçons, des jeunes filles, du bétail, tu brûles quelques maisons et tu repars. Ça ne veut pas dire qu'il y a un contrôle effectif et permanent du territoire.»

Le 17 septembre dernier, une attaque de kamikazes... (PHOTO AMINU ABUBAKAR, ARCHIVES AFP) - image 2.0

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Le 17 septembre dernier, une attaque de kamikazes a tué 13 personnes et en a blessé 34 autres sur le campus de l'Institut fédéral d'enseignement supérieur.

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Des hommes armés enlèvent 276 écolières à Chibok,... (PHOTO AFOLABI SOTUNDE, ARCHIVES REUTERS) - image 2.1

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Des hommes armés enlèvent 276 écolières à Chibok, dans l'État de Borno. Après le rapt, 57 jeunes filles ont réussi à s'enfuir, mais 219 sont toujours portées disparues. Des dizaines de manifestations ont eu lieu pour réclamer la libération de ces jeunes filles.

PHOTO AFOLABI SOTUNDE, ARCHIVES REUTERS

Cinq attaques contre des écoles imputées à Boko Haram

6 JUILLET 2013

L'assaut d'une école secondaire se solde par la mort de 42 personnes, principalement des élèves, dans la ville de Mamudo, dans l'État de Yobe.

29 SEPTEMBRE 2013

Quelque 40 élèves qui dormaient dans le dortoir d'un collège d'enseignement agricole sont tués dans une attaque à Gujba, à 30 km de Damaturu, la capitale de l'État de Yobe.

25 FÉVRIER 2014

Des insurgés lancent en pleine nuit des explosifs à l'intérieur du dortoir d'une école secondaire de Buni Yadi, dans l'État de Yobe, avant de tuer 43 élèves avec des armes à feu et des armes blanches.

14 AVRIL 2014

Des hommes armés enlèvent 276 écolières à Chibok, dans l'État de Borno. Après le rapt, 57 jeunes filles ont réussi à s'enfuir, mais 219 sont toujours portées disparues. Elles auraient été mariées de force et converties à l'islam.

17 SEPTEMBRE 2014

Une attaque de kamikazes tue 13 personnes et en blesse 34 autres sur le campus de l'Institut fédéral d'enseignement supérieur, un centre de formation d'enseignants, à Kano, deuxième ville du pays.

-Avec l'Agence France-Presse

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