Le Soudan du Sud uni, un rêve évanoui pour les réfugiés de Tomping

Une jeune fille porte son frère, au camp... (Photo Nichole Sobecki, AFP)

Agrandir

Une jeune fille porte son frère, au camp de réfugiés de Tomping.

Photo Nichole Sobecki, AFP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Aymeric VINCENOT
Agence France-Presse
JUBA

«Un peuple, une nation», proclament à Juba les affiches pour les festivités des trois ans d'indépendance du Soudan du Sud. Mais chez les déplacés, majoritairement des Nuer, du camp de l'ONU de Tomping, le rêve d'un pays uni s'est évanoui.

Le Soudan du Sud «n'est plus une nation», explique à l'AFP Gatluak Nhial, un jeune homme assis sur une chaise en plastique près de laquelle serpentent des eaux usées.

Plus de 15 000 hommes, femmes et enfants s'entassent dans cette base de l'ONU, proche de l'aéroport de Juba, depuis que les combats ont éclaté le 15 décembre dans la capitale entre les troupes loyales au président Salva Kiir et celles de son ancien vice-président Riek Machar.

En reprenant le contrôle de la capitale en décembre, les soldats fidèles au président Kiir, un Dinka, ont massacré des centaines d'habitants nuer, la communauté de son adversaire.

À travers le pays, chacun des deux camps a perpétré massacres et atrocités contre les civils sur des bases ethniques.

Même si les conditions de vie sont très difficiles dans le camp et que Juba est épargnée par les combats depuis six mois, les Nuer réfugiés à l'ONU craignent d'être tués en raison de leur appartenance ethnique s'ils retournent chez eux, en ville.

Pour Gatmai Nhial Riek, 26 ans, réfugié depuis décembre avec une dizaine de membres de sa famille, dont de jeunes enfants, pas question d'envisager revivre un jour à Juba, où il étudiait.

«Nous sommes ici parce que les Dinka nous tuent», dit-il. Dès qu'il pourra sortir du camp, il retournera «chez lui», là où sont ses racines, à Ayod, dans l'État oriental du Jonglei, le plus vaste du pays.

«Pas une nation»

À travers les allées boueuses du camp, les pensionnaires - très majoritairement des Nuer, reconnaissables à leurs scarifications - interrogés par l'AFP disent vouloir quitter Juba pour leur région d'origine, auprès des «leurs».

«Si j'en ai la possibilité, je retourne dans l'État d'Unité», pourtant théâtre d'intenses affrontements depuis le début du conflit, affirme Gatluak Nhial. Cet ex-vendeur de vêtements est originaire de Bentiu, la capitale de cet État du Nord.

Abraham Tut Mayak Kai, 27 ans, assure, lui, vouloir quitter le pays et partir finir ses études au Soudan, dont les Sud-Soudanais se sont séparés en 2011, après des décennies de guerre contre le régime de Khartoum ayant fait plus de deux millions de morts.

«Je préfère aller à Khartoum que vivre au Soudan du Sud. Je ne veux pas rester au Soudan du Sud, la sécurité n'est pas bonne pour nous, les Nuer», explique le jeune homme au front barré de six cicatrices traditionnelles.

«Je me sens sud-soudanais, mais je ne suis pas traité comme un citoyen de ce pays», lâche-t-il. «À l'heure actuelle, nous ne sommes pas une nation unie, ils disent que les Nuer ne sont pas des gens bien», dit-il à propos des Dinka au pouvoir.

Il ne s'imagine rester que si Riek Machar et ses partisans prenaient le pouvoir : «ces gens sont les miens».

Kadam Leng Kadam, 53 ans, était fonctionnaire de l'administration sud-soudanaise avant d'atterrir au camp de Tomping.

«Du temps de nos grands-parents», raconte l'homme au visage ridé, scarifié de dizaines de points, Dinka et Nuer ne vivaient pas ensemble, «ils avaient leurs terres et nous les nôtres et chacun restait chez soi».

Pour lui, les problèmes d'aujourd'hui ne sont pas ethniques, mais le fait d'un homme, le président Salva Kiir. «Nous voulons changer ce gouvernement. N'importe qui peut être le chef, mais pas Salva Kiir, il est la cause du désordre.»

Comme une triste image du Soudan du Sud, un homme abruti par l'alcool titube dans les allées du camp. Il porte un tee-shirt commémoratif des deux ans d'indépendance du pays : 2013, la dernière année où le tout jeune pays était encore en paix.

L'ONU accuse l'élite d'être responsable du risque de famine

La représentante de l'ONU au Soudan du Sud a accusé mardi l'élite de l'État «occupée à servir ses propres intérêts» de porter la responsabilité d'une guerre intestine et du risque de famine qui pèse sur le pays à la veille de son troisième anniversaire.

«Des milliers et des milliers de gens ont été tués», a lancé Hilde Johnson dont le mandat à la tête de la mission de l'ONU, la Minuss, s'achevait, mettant en cause le gouvernement comme la rébellion qui s'affrontent dans des combats meurtriers depuis décembre dernier.

Un des pays les moins développés du monde «a été renvoyé des décennies en arrière», a déclaré cette ancienne ministre norvégienne au Développement dans un discours de départ cinglant à l'aéroport de Juba.

Mme Johnson a estimé que «le cancer de la corruption» minait les dirigeants du pays né en juillet 2011 de la partition du Soudan après une longue guerre civile et où les milliards de dollars de revenus pétroliers représentaient «une malédiction plus qu'une bénédiction».

Plus de 1,5 million de personnes ont été chassées de chez eux par sept mois de guerre entre les troupes fidèles au président Salva Kiir et celles de son ancien vice-président et rival, Riek Machar.

Les organisations humanitaires ont aussi averti que le conflit politique qui se double d'un conflit ethnique faisait aussi peser la menace d'une famine dans les semaines à venir sans une aide massive.

«Nous risquons de voir la pire famine de l'histoire du pays et ce n'est pas parce que les pluies ne sont pas tombées», a lancé Mme Johnson.

«C'est une catastrophe dont des hommes sont la cause, c'est un conflit dont des hommes sont la cause et, si elle se produit, ce sera une famine dont des hommes auront été la cause», a dit la responsable dont le discours ne devrait pas contribuer à améliorer les relations déjà tendues enter le Soudan du Sud et les Nations unies.

Elle a fait porter l'entière responsabilité de la situation sur les dirigeants du parti au pouvoir, aujourd'hui divisé, le SPLM, qui ont régné «par les armes plutôt que par la loi».

«Les responsables en sont le leadership à travers toutes les factions du SPLM, au gouvernement comme à l'extérieur», a-t-elle dit, estimant que les dirigeants sud-soudanais auraient pu stopper les violences déclenchées le 15 décembre dernier.

«Jamais auparavant nous n'avons été témoins de pareilles tueries et atrocités commises par des Soudanais du Sud contre des Soudanais du Sud», a-t-elle dit.

«Jamais auparavant nous n'avions vu les villes de Bor, Malakal et Bentiu pratiquement détruites par les combats et qui, en ce qui concerne ces deux dernières, ont changé de mains 12 fois».

Des négociations entreprises à Addis Abeba sont interrompues depuis le mois dernier sans avoir donné de résultat.

Mme Johnson a averti que si le blocage perdurait, «nous ne pourrons que tirer une conclusion : il ne s'agit que d'une curée pour le pouvoir».




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer