Le début de l'histoire

Francis Fukuyama... (Photo Noah Berger, The New York Times)

Agrandir

Francis Fukuyama

Photo Noah Berger, The New York Times

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

En 1992, Francis Fukuyama est devenu célèbre en proclamant la « fin de l'histoire », la victoire de la démocratie et du capitalisme après l'effondrement de l'Union soviétique. Depuis, ce politologue américain inclassable, qui a tout d'abord appuyé, puis critiqué l'invasion de l'Irak en 2003, s'est attelé à un projet ambitieux : l'histoire de la politique depuis l'Antiquité. Le professeur de l'Université Stanford vient de publier le deuxième et dernier tome de son opus Political Order and Political DecayLa Presse s'est entretenue avec lui depuis l'Université Yale au Connecticut, où M. Fukuyama donnait une conférence.

Q: Quelle est la genèse de votre ambitieuse histoire de la politique ?

R: Mon mentor, Samuel Huntington, m'avait demandé en 1968 une préface pour un livre similaire qu'il préparait, qui couvrait le développement politique des pays en voie de développement. Je me suis dit que 40 ans plus tard, son livre méritait d'être mis à jour. J'ai fini par élargir le propos.

Q: Qu'avez-vous changé par rapport aux thèses de Huntington ?

R : Tout d'abord, je dois insister sur la continuité. Il a constaté que les bonnes choses n'apparaissent pas toujours au même moment, contrairement au paradigme - dominant à l'époque et influent encore aujourd'hui - de la modernisation  : la croissance économique, les changements culturels vers la modernité, la démocratie, la mobilisation sociale. Huntington pensait que, parfois, trop d'un changement nuit à d'autres aspects de la modernisation. Par exemple, si les changements culturels sont trop rapides, la démocratie peut en souffrir à cause d'une révolte réactionnaire. Ceci dit, Huntington avait tort sur certains points. Il considérait par exemple que la Chine et l'URSS étaient des systèmes politiques participatifs, parce que le parti communiste y avait une base de masse. On sait aujourd'hui que ce n'est pas le cas, qu'il s'agit de dictatures. Il pensait aussi que la stagnation économique et industrielle était un gage de stabilité, que seule la modernisation rapide amène l'instabilité, ce qui n'est pas le cas. Et il pensait que la démocratie devait nécessairement être précédée d'une croissance économique dirigée par une autocratie, comme à Taïwan et en Corée du Sud. Je pense que ce n'est pas une règle universelle. On ne peut pas dire aux Chinois : attendez une génération avant de demander la démocratie.

Q: L'Occident insiste-t-il trop sur la démocratie ?

R: On ne peut jamais trop insister sur ce point. Mais nous n'avons pas accompagné les processus démocratiques. En Ukraine après la révolution orange de 2004, par exemple, nous n'avons pas financé la construction d'un État de droit capable d'éliminer la corruption et de garantir la croissance et des services sociaux adéquats.

Q: Depuis votre livre de 1992 sur la fin de l'Histoire, la Chine s'est imposée comme une solution de rechange viable au modèle de la démocratie capitaliste. En 2011, vous aviez salué le Printemps arabe comme un changement définitif. Vous êtes-vous trompé ?

R: Je ne crois pas. L'histoire va vers une direction, celle de la démocratie et du capitalisme. Mais il peut y avoir des allers et retours dans ce processus, qui peut être long. Prenez l'Europe : elle a connu des révolutions démocratiques en 1848, mais il a fallu attendre 100 ans pour que le continent soit réellement démocratique, et même jusqu'en 1989 si on tient compte de l'Europe centrale.

Q: Pensez-vous encore que le modèle politique américain soit l'objectif à long terme ?

R: Dans la dernière décennie, il y a eu la guerre en Irak et la crise financière. Les États-Unis ont joué un rôle important dans les deux cas. En Irak, il y a eu une décision prise sur de fausses prémices qui a mené à un gaspillage de ressources. Et la crise de 2008 a mis un terme au « consensus de Washington » prônant l'autorégulation des marchés.

Q: Comment jugez-vous la présidence de Barack Obama ?

R: Il a eu quelques succès au début, Obamacare, la loi Dodd Frank [sur la réglementation financière], qui ont des lacunes mais sont importantes. Mais depuis, il n'a pas su générer des consensus politiques. Sa présidence n'est pas un succès. Bill Clinton, par exemple, savait parler à ses ennemis et les amener à coopérer sur des points précis. Au niveau de la politique étrangère, Obama est très indécis, se contredit, n'accompagne pas ses mots de gestes, ne semble pas réaliser la gravité de plusieurs situations. Il ne semble pas s'intéresser au reste du monde.

Q: Sans l'invasion de 2003, l'Irak aurait-il connu le sort de la Syrie, dévastée par une guerre civile depuis 2011 ?

R: Il est difficile de spéculer. Il est vrai que toutes les dictatures de la région sont fragiles parce qu'elles consistent en une faction qui contrôle une société multiethnique par la répression. Mais Saddam Hussein aurait pu faire durer son régime répressif encore un certain temps.

Q: Certains commentateurs avancent que le Moyen-Orient entame un cycle de guerres semblable à la période 1914-1945 en Europe. Qu'en pensez-vous ?

R: Je dirais plutôt que la rivalité entre sunnites et chiites, entre l'Iran et l'Arabie saoudite, ressemble à la guerre de 30 ans [1618-1648, entre catholiques et protestants]. Elle a éventuellement mené à la tolérance qui règne en Europe, à l'idée que mieux vaut une société neutre au point de vue religieux.

Q: Votre mentor Samuel Huntington est surtout connu du public pour sa théorie du « choc des civilisations » entre pays chrétiens et musulmans. Avait-il raison de penser qu'une telle rivalité est inévitable ?

R: Je n'ai jamais aimé ce livre. La seule partie du monde qui se voit comme une civilisation plutôt que comme un pays est l'Islam. Et honnêtement, pour le moment, le combat est plutôt à l'intérieur de l'Islam, entre sunnites et chiites, qu'avec le reste du monde, malgré les enlèvements et les décapitations.

Q: Que pensez-vous de la thèse de l'historien britannique Niall Ferguson, qui affirme que la paix en Europe depuis 1945 est due à la purification ethnique de chaque pays, tous les Allemands ayant été chassés des pays non germanophones, et donc que les pays multiethniques sont tous à risque de violence ?

R: Il est certain que c'est vrai en Europe de l'Ouest. Mais il est très dangereux d'en faire une règle. Car ça peut mener à la violence. Par exemple, Milosevic qui veut incorporer les Serbes des autres pays. Ou Poutine qui appuie les séparatistes russes d'Ukraine.

Q: Une autre thèse à la mode, c'est la fin de la croissance économique en Chine par manque de main-d'oeuvre, à cause du taux de natalité extrêmement faible. Votre opinion ?

R: Il est certain que d'ici 10 à 15 ans, la Chine va subir le sort du Japon. Le problème, c'est que ça surviendra beaucoup plus tôt dans son développement, alors qu'elle n'est pas assez riche pour pallier le manque de main-d'oeuvre. Beaucoup d'économistes anticipent que la croissance annuelle baissera à 5 % ou 6 % d'ici la fin de la décennie [elle était de 9,7 % entre 2000 et 2010]. Paradoxalement, le manque de main-d'oeuvre va créer du chômage chez les millions de diplômés universitaires chinois, et donc de l'instabilité sociale.

Q: Vous craignez la centralisation des pouvoirs par le président chinois Xi Jinping. Pourquoi ?

R: Le problème historique de la Chine, c'est la centralisation des pouvoirs et le risque qu'un mauvais empereur ne les utilise à mauvais escient. Il est trop tôt pour conclure que Xi sera un mauvais empereur. Mais il a démantelé le système de contrepoids mis en place par Mao et ses successeurs pour régler ce problème millénaire de la Chine.

Q: Vous décriez le manque de contrepoids en Chine, mais dénoncez la paralysie politique aux États-Unis, que vous attribuez à une décentralisation excessive. N'est-ce pas une contradiction ?

R: Le but, c'est d'avoir le nombre adéquat de contrepoids. Il y a des problèmes avec les excès dans les deux sens. En Inde et aux États-Unis, il y a trop de contrepoids, il est impossible de modifier les aspects du système politique et économique qui ne fonctionnent plus.

Q: Plusieurs commentateurs comparent la Chine à l'Allemagne du début du XXesiècle, qui voulait s'imposer face à la superpuissance qu'était alors l'Angleterre. En rétrospective, il aurait mieux fallu que l'Allemagne ne se lance pas dans la Première Guerre mondiale. Les dirigeants chinois étudient-ils cette comparaison ?

R: Ils font surtout des comparaisons avec la chute du communisme en Europe de l'Est et en Russie. Quand ils évoquent l'Allemagne du kaiser, c'est pour justifier leur sentiment d'être encerclés par les États-Unis. Ça ne va pas plus loin.

Q: Des simulations militaires avancent qu'il sera bientôt possible pour la Chine de détruire toute l'aviation américaine présente dans l'est du Pacifique, à Okinawa et Guam, et d'empêcher les porte-avions américains d'aller défendre Taïwan. Le ralentissement économique chinois repousse-t-il cette possibilité ?

R: À mon avis, la Chine peut déjà faire ce qu'elle veut avec Taïwan et peut-être même avec les autres alliés américains de l'est du Pacifique. Vous posez le problème à l'envers : c'est à cause du spectre du ralentissement économique que la Chine ne veut pas se lancer dans l'agression militaire. Elle sait qu'elle a besoin de toutes ses ressources pour relever les défis de la croissance et de la diminution de la main-d'oeuvre.

+++

Le premier tome du portrait de la politique de Francis Fukuyama a été traduit en français l'an dernier sous le titre Le début de l'histoire, qui, contrairement au titre anglais, The Origins of Political Order, fait référence à son célèbre livre de 1992, La fin de l'Histoire.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Actualités

Tous les plus populaires de la section Actualités
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer