Crise de la soixante-dizaine

Carne y Arena, d'Alejandro González Iñárritu... (Photo fournie par le festival de Cannes)

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Carne y Arena, d'Alejandro González Iñárritu

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(La Presse à Cannes) Sur la place de la Castre, le jury de la compétition se réunissait sous un soleil radieux pour l'une des dernières fois du 70Festival de Cannes, vendredi après-midi, avant les délibérations du palmarès. J'aurais bien aimé être une mouche se promenant entre les assiettes de Pedro Almodóvar, Will Smith et Paolo Sorrentino...

En plein coeur du village historique du Suquet, qui surplombe le Palais des Festivals, le maire de Cannes, David Lisnard, avait convié quelques dizaines de festivaliers à son annuel aïoli provençal, repas convivial de morue fraîche et de légumes du marché, à tremper dans une mayonnaise à l'ail. Disons qu'avec mon haleine d'aïoli, je n'ai pas osé demander à Agnès Jaoui ce qu'elle avait pensé du film des frères Safdie.

C'était ma première visite à ce traditionnel déjeuner champêtre, où l'on partage la table - et une bouteille de rosé - avec des confrères et consoeurs venus d'un peu partout. Une cabane à sucre version Côte d'Azur, avec un accueil en haie d'honneur de vieilles dames en costumes traditionnels. Folklorique.

Bon an, mal an, de 4500 à 5000 journalistes sont accrédités à Cannes. Ma voisine de gauche était une scribe gréco-italienne ; ma voisine de droite, une chanteuse d'opéra serbo-britannique. Mes lointaines origines siciliennes m'autorisaient d'un peu plus d'exotisme que mon confrère d'en face, un Torontois du National Post.

« Quel fut votre film préféré du Festival ? » C'est la question que tout le monde pose, en fin de parcours. C'est la question que m'a posée Cameron Bailey, directeur artistique du Festival international du film de Toronto, lorsque je l'ai rencontré par hasard, vendredi matin, dans le lobby de son hôtel. C'est aussi celle qu'on m'a posée à plusieurs reprises la veille, au chic dîner de la presse, donné par la direction du Festival à l'hôtel Carlton.

À tout ce beau monde, j'ai répondu ce que je réponds depuis le troisième jour du Festival, en espérant que ma réponse évolue : 120 battements par minute de Robin Campillo... 

La vérité, pour tout dire, c'est que de mémoire de festivalier, je n'ai jamais été aussi peu inspiré par les films d'une compétition cannoise. 

J'ai vu plusieurs bons films, bien sûr, de très bons même, mais un authentique chef-d'oeuvre dont on se souviendra dans 30 ans ? Aucun.

Ce 70Festival de Cannes n'a pas produit de Palme d'or incontestable, de coup de coeur collectif ni de vague d'enthousiasme instantanée. Il n'y a pas eu de moment où, en sortant d'une projection, je me suis dit : « Voilà ! Je viens de voir la Palme », comme il m'est arrivé de le faire après avoir vu The Tree of Life de Terrence Malick, Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan ou La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche, pour ne citer que quelques exemples récents.

L'oeuvre la plus bouleversante que j'ai découverte depuis 10 jours à Cannes n'est même pas un film, au sens strict du terme, mais l'expérience de réalité virtuelle d'Alejandro González Iñárritu : Carne y Arena. Les six minutes les plus mémorables de mon Festival, dans un hangar à 30 minutes de voiture du Palais des Festivals. C'est tout dire.

Est-ce que le cinéma est en panne d'inspiration ? Est-ce qu'il s'est fait damer le pion par la télévision ? Je ne crois pas. Je ne suis même pas convaincu que, de façon générale, 2017 offrira un cru cinématographique mondial plus faible.

En revanche, je crois que le pouvoir d'attraction de la compétition de Cannes n'est plus ce qu'il était, et pas seulement pour les grandes productions hollywoodiennes, toujours craintives d'un accueil brutal. Ici, personne ne se gêne jamais pour huer un film, au grand désarroi de bien des festivaliers américains.

Que s'est-il donc passé pour que cette compétition soit si quelconque ? Alors que les rumeurs de petites perles bruissaient depuis les sections parallèles (Quinzaine des réalisateurs et Semaine de la critique) ? Peut-être que la compétition cannoise ne donne plus le « la » comme avant...

La réputation d'un festival est fragile. Après des années d'or, le Festival de Berlin semble être devenu un joueur mineur dans le « Big 4 » face à Cannes, Venise - qui a repris du poil de la bête ces derniers temps - et Toronto, dont le menu gargantuesque devrait subir une cure minceur en septembre, selon mes sources.

Cannes est le plus prestigieux de tous les festivals. Mais il devra soigner sa sélection s'il espère ne pas être détrôné un jour.

Le problème, à mon sens, tient au fait que le Festival de Cannes semble vouloir concurrencer Sundance ou alors Telluride, plutôt que ses rivaux traditionnels. Ce faisant, il se marginalise sans raison.

À 70 ans, le Festival de Cannes est en pleine crise d'identité. Alors que cette édition anniversaire célèbre sa riche histoire, elle semble aussi vouloir faire table rase du passé.

J'ai beau être de la vieille école, je ne crois pas être un critique borné. Un bon film reste un bon film, peu importe son origine ou son genre. Je ne lève pas le nez sur une comédie intelligente ni sur un thriller captivant. Sauf que je me méfie des effets de mode. Ce n'est pas parce qu'un film est sud-coréen qu'il mérite forcément que l'on s'y attarde...

Insuffler un vent frais au Festival de Cannes, afin qu'il ne s'ankylose pas et ne devienne jamais poussiéreux, est évidemment souhaitable. Mais pas en reniant ce qui a toujours fait sa force, sa réputation et son ADN. Or, à force de sélectionner des films de genre médiocres ou destinés à un public préadolescent, c'est exactement ce que fait sa direction.

Le Festival de Cannes ne devrait pas concurrencer SXSW ou Fantasia sur leur terrain. Ce n'est pas son rôle de plaire aux jeunes geeks, maniaques de gore, de sang et de fantastique, en sélectionnant en compétition officielle un film pour enfants comme Okja - tout sympathique soit-il - ou le grand n'importe quoi de Jupiter's Moon.

Le Festival ressemble par moments à un vieux beau de 70 ans, sur le retour d'âge, qui craint de paraître dépassé et s'accroche à sa jeunesse pour espérer rester dans le coup. (J'ai justement croisé vendredi après-midi un de ces vieux beaux, rue Meynadier, avec une mauvaise teinture et un veston de cuir.) « Dress your age », disent les anglos. Personne n'est dupe.

Combien de fois ai-je entendu depuis 10 jours cette phrase assassine : « Je ne comprends pas ce que fait ce film en compétition ! » Et de la part de certains parmi les plus respectés et les plus habitués des festivaliers.

D'aucuns concluent qu'à l'image de la controverse Netflix - dont on a parlé davantage que de n'importe quel long métrage cette année -, ce 70e Festival de Cannes a opposé les modernes aux traditionalistes. C'est possible. Mais le clivage, à mon avis, est plus profond. Le Festival est à la croisée des chemins. Souhaitons qu'il emprunte, au-delà de l'air du temps et des modes passagères, le seul sentier qui compte : celui du bon cinéma.




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