Production de films: la bombe Netflix

Sur la photo, le Palais des festivals et... (Photo Arthur Mola, Associated Press)

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Sur la photo, le Palais des festivals et des congrès de Cannes.

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Après avoir profondément transformé le mode de production des séries télé, Netflix est en train de créer une onde de choc dans le monde du cinéma. Au moment où deux de ses films font leur entrée dans la compétition officielle du Festival de Cannes, non sans polémique, voyons de quoi il retourne.

L'abc d'une méthode controversée

POURQUOI L'ARRIVÉE DE NETFLIX DANS LE DOMAINE DU CINÉMA SUSCITE-T-ELLE UN TEL ÉMOI ?

Le service offert par Netflix étant entièrement numérique, l'entreprise américaine n'est pas assujettie aux règles des pays où elle est présente en matière de production et de distribution. Les quelque 865 000 abonnés québécois (parmi lesquels 550 000 sont francophones) n'ont pas à payer de taxes de vente sur leur abonnement (TPS, TVQ), comme ils le font pour les services locaux (illico, Tou.tv, etc.). Quand Netflix acquiert des productions cinématographiques internationales pour les présenter en exclusivité sur son service, comme les films français Divines (Caméra d'or à Cannes l'an dernier) ou Iris (le nouveau film de Jalil Lespert avec Charlotte Le Bon), les distributeurs locaux n'hésitent pas à parler de concurrence déloyale. 

« Depuis longtemps, nous réclamons pour Netflix une réglementation semblable à celle que doivent respecter tous les distributeurs, diffuseurs et exploitants canadiens », a déjà déclaré Andrew Noble, président du Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec. Les associations professionnelles du Québec sont unanimes à cet égard. Mais comment discipliner une entreprise maintenant implantée dans 190 territoires, alors que même de puissants pays européens, la France notamment, n'arrivent pas à lui faire entendre raison ?

POURQUOI LA SÉLECTION DANS LA COMPÉTITION OFFICIELLE DE DEUX FILMS ACQUIS PAR NETFLIX A-T-ELLE FORCÉ LA DIRECTION DU FESTIVAL DE CANNES À MODIFIER SON RÈGLEMENT ?

Depuis le début de son existence, le Festival de Cannes n'avait encore jamais sélectionné en compétition des films destinés à d'autres plateformes que la salle de cinéma. Il y a sept ans, la version intégrale de Carlos (Olivier Assayas), un film produit par la chaîne Canal+, a été présentée hors concours. Cette année, Thierry Frémaux a sélectionné Okja (Bong Joon-ho) et The Meyerowitz Stories (Noah Baumbach), provoquant l'ire de tous les intervenants du milieu du cinéma français, étant donné que Netflix présentera ces deux films en exclusivité en France (et chez nous), sans les sortir dans les salles.

Une tentative d'accord avec l'entreprise américaine ayant échoué, la direction du Festival a annoncé une modification de son règlement, en vigueur toutefois seulement l'an prochain. Dorénavant, un long métrage devra obligatoirement obtenir au préalable un contrat de distribution pour les salles françaises avant de pouvoir concourir pour la Palme d'or. Une dissension se dessine déjà cette année au sein du jury. Pedro Almodóvar, le président, a déclaré mercredi : « Je ne peux pas concevoir que la Palme d'or ou d'autres prix soient remis à un film que l'on ne pourra pas voir sur grand écran, en salle ». Will Smith, membre du jury, n'est pas tout à fait de cet avis. Ça promet.

UN FILM ACQUIS EN PRIMEUR PAR NETFLIX POURRAIT-IL SORTIR DANS LES SALLES DE CINÉMA SIMULTANÉMENT ?

En théorie, oui. Mais rien n'est simple. D'une part, les grandes chaînes d'exploitation américaines et canadiennes refusent, du moins pour l'instant, de mettre à l'affiche des produits Netflix. De toute façon, une distribution large dans les salles n'a jamais figuré dans le modèle d'affaires. Sur ce plan, l'entreprise américaine semble emprunter la politique du « cas par cas », selon les territoires. La fin de semaine dernière, on a annoncé qu'Okja allait bénéficier d'une sortie « normale » dans les salles sud-coréennes le 29 juin, simultanément avec la sortie mondiale sur Netflix (le 28 juin quand on tient compte du décalage horaire). On évoque également une sortie « limitée » aux États-Unis (quelques salles indépendantes) et au Royaume-Uni. La politique du rival Amazon Studios est différente. Même s'il présente aussi des primeurs sur sa plateforme (Café Society, The Lost City of Z), il collabore pleinement avec les distributeurs et voit comme un avantage une sortie en salle en bonne et due forme.

UN FILM NETFLIX PEUT-IL ÊTRE CITÉ AUX OSCARS ?

Le règlement de l'Académie des arts et des sciences du cinéma est très clair. Pour être admissible, un film doit obligatoirement avoir été à l'affiche dans une salle de cinéma pendant au moins une semaine aux États-Unis (dans le cas des productions américaines) ou dans le pays où il a été produit (dans le cas des films étrangers). Si une production digne des Oscars fait partie de son catalogue, Netflix prendra sans nul doute les mesures nécessaires pour lui assurer une qualification. War Machine, une comédie satirique mettant en vedette Brad Pitt, sortira dans quelques salles à New York et Los Angeles vendredi prochain et nulle part ailleurs. The Irishman, le film que tourne Martin Scorsese présentement, aura aussi droit à ce traitement, d'autant qu'avec des stars comme Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci et Harvey Keitel, cette production de 100 millions de dollars créera assurément l'événement l'an prochain. Scorsese sera-t-il celui qui donnera à Netflix ses lettres de noblesse dans le domaine du grand cinéma, à tout le moins sur le plan créatif ?

PEUT-ON MESURER LE SUCCÈS DE NETFLIX ?

Non. L'entreprise ne fournit aucune donnée. Il y a quelques mois, les dirigeants Reed Hastings et Ted Sarandos ont toutefois révélé, lors d'une conférence, que The Ridiculous 6 avait généré davantage de visionnements en 30 jours que n'importe quel autre film dans l'histoire de Netflix. Réalisée par Frank Coraci (Waterboy), cette comédie, accueillie plutôt sèchement par la critique, met en vedette Adam Sandler. Ce dernier a d'ailleurs signé avec l'entreprise un important contrat.

À PARTIR DE QUAND LE SERVICE NETFLIX A-T-IL COMMENCÉ À VRAIMENT EXERCER SON INFLUENCE ?

Après 10 années consacrées essentiellement à la location de DVD par courrier, le service de visionnage en flux continu s'est implanté en 2007 aux États-Unis, et en 2010 au Canada, le premier pays étranger où Netflix fut offert. En 2013, l'entreprise s'est distinguée en offrant du contenu original. La série House of Cards, produite par David Fincher, s'est non seulement fait remarquer grâce à sa qualité, mais aussi parce que tous les épisodes ont été mis en ligne d'un coup. Deux ans plus tard, Netflix s'est mise à l'acquisition et à la production de longs métrages. Beasts of No Nation, un drame de guerre mettant en vedette Idris Elba, a été sélectionné en compétition officielle à la Mostra de Venise.

ET MAINTENANT, QUOI ?

Personne ne peut prédire l'issue du débat. La présence de Netflix force la réorganisation de tout l'écosystème du cinéma, partout sur la planète. La question n'en est même plus une de forme - les productions qu'acquiert Netflix sont de vrais films de cinéma - mais de plateformes de diffusion.

En chiffres

100 000 000 

Nombre d'abonnés qu'affirme compter Netflix sur la planète

865 000

Nombre d'abonnés au Québec

555 000

Nombre d'abonnés francophones au Québec

1,4 %

Proportion d'abonnés québécois que compte Netflix en Amérique du Nord

4 000 000 $

Somme offerte par Netflix pour obtenir l'exclusivité de Chuck, le film de Philippe Falardeau. La production a refusé, préférant une sortie en salle.

2,2 %

Pourcentage de la population québécoise en Amérique du Nord

13,74 %

Pourcentage des recettes nord-américaines générées en salle au Québec par Julieta (Pedro Almodóvar). D'où l'inquiétude des distributeurs locaux.

8,6 %

Pourcentage des recettes nord-américaines générées en salle au Québec par Le fils de Saul (László Nemes)

QUELQUES FILMS DU GÉANT AMÉRICAIN

WAR MACHINE

David Michôd

26 mai

Dans cette comédie satirique réalisée par le cinéaste australien David Michôd, révélé grâce au formidable Animal Kingdom, Brad Pitt incarne un général aux allures de rock star, qui arrive en Afghanistan pour commander les troupes de l'OTAN. Ce film est une adaptation de The Operators - The Wild & Terrifying Inside Story of America's War in Afghanistan, un livre publié par le regretté journaliste Michael Hastings.

OKJA

Bong Joon-ho

28 juin

Doté d'un budget d'environ 50 millions de dollars, le plus important jamais alloué à un film coréen, le nouveau film de Bong Joon-ho (Mother, Snowpiercer), lancé aujourd'hui même au Festival de Cannes, met en vedette une distribution internationale de laquelle font notamment partie Tilda Swinton, Paul Dano et Jake Gyllenhaal. Le film sortira en salle en Corée du Sud et il bénéficiera aussi, exceptionnellement, d'une sortie très limitée aux États-Unis et au Royaume-Uni.

THE MEYEROWITZ STORIES

Noah Baumbach

Date de diffusion à déterminer

Aussi présentée au Festival de Cannes au cours des prochains jours, la nouvelle offrande de Noah Baumbach (Frances Ha) met en vedette Adam Sandler, Ben Stiller, Candice Bergen, Emma Thompson et Dustin Hoffman. Adam Sandler vient de renouveler une entente avec Netflix pour quatre autres longs métrages.

FIRST THEY KILLED MY FATHER

Angelina Jolie

Date de diffusion à déterminer

Angelina Jolie a tourné au Cambodge ce film inspiré du récit autobiographique de la militante américano-cambodgienne Loung Ung, une survivante du régime des Khmers rouges. En plus de cosigner le scénario avec l'auteure, Angelina Jolie assure la réalisation, et coproduit son film avec le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh (L'image manquante).

MUTE

Duncan Jones

Date de diffusion à déterminer

Cette coproduction entre le Royaume-Uni et l'Allemagne, réalisée par Duncan Jones (Moon, Source Code), est un drame de science-fiction campé à Berlin dans un avenir proche. Alexander Skarsgård, Justin Theroux, Paul Rudd et Sam Rockwell en sont les têtes d'affiche.

OUR SOULS AT NIGHT

Ritesh Batra

Date de diffusion à déterminer

Jane Fonda et Robert Redford ne s'étaient pas donné la réplique depuis The Electric Horseman, un film que Sydney Pollack a réalisé en 1979. Les deux icônes se retrouvent à la faveur de ce drame romantique dont la réalisation est assurée par Ritesh Batra, un cinéaste indien qui s'est notamment distingué grâce à The Lunchbox.




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