Le Canard enchaîné, ovni de la presse mondiale

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Tupac Pointu
Agence France-Presse
Paris

Une maquette surannée sans photos, pas d'édition numérique ni d'encarts publicitaires: Le Canard enchaîné fait figure d'ovni dans la presse mondiale. En France, cet hebdomadaire satirique conserve son succès un siècle après sa création, fort de ses révélations qui ont malmené tous les pouvoirs.

Tous les mercredis, la classe dirigeante, ministres, parlementaires, se l'arrachent, à l'affût notamment des informations confidentielles dévoilant les coulisses du pouvoir qui font de la «Mare aux canards», sa célèbre page 2 au ton mordant, l'une des plus redoutées de la presse du pays.

La liste est longue des affaires dévoilées par Le Canard depuis plusieurs décennies. Nombre d'entre elles ont pesé sur la vie politique française, jusqu'à pousser à la démission certains responsables, comme l'ancienne chef de la diplomatie Michèle Alliot-Marie, contrainte au départ en 2011.

Peu auparavant, le journal avait fait état de ses vacances en Tunisie, en plein soulèvement contre le président de l'époque, Ben Ali, et les largesses dont elle avait bénéficié d'un homme d'affaires proche du pouvoir.

L'une des plus célèbres, la révélation en 1979 de diamants offerts par le dictateur centrafricain Jean-Bedel Bokassa à Valéry Giscard d'Estaing, a empoisonné la fin de mandat du président conservateur français, battu en 1981 par le socialiste François Mitterrand.

C'est lui aussi qui déterre au début des années 80 le passé sombre de l'ancien ministre gaulliste Maurice Papon, inculpé de crimes contre l'humanité et condamné en 1998 à 10 ans de prison pour son rôle dans la déportation des juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1989, une autre de ses enquêtes permettra l'arrestation et la condamnation d'un autre ancien collaborateur français avec l'Allemagne nazie, Paul Touvier, en révélant sa protection par une association catholique traditionaliste.

«Vintage et un peu ringard»

Alliance de satire, d'investigation et d'humour, le Canard, dont les journalistes cultivent la discrétion en signant souvent leurs articles de pseudonymes, navigue à contre-courant.

À l'heure où les médias se battent à coups d'applications pour séduire de nouveaux lectorats s'informant sur les tablettes et smartphones, l'hebdomadaire s'accroche à une unique version papier, huit pages en noir et blanc relevées d'une touche de rouge en Une, et grand format «quotidien» (36 cm sur 56).

Sans publicité, il est aussi quasi inexistant sur les réseaux sociaux, sans page Facebook et avec un compte Twitter au contenu limité, tout comme son site internet, sur lequel seules les unes sont publiées.

Pari risqué, estime Laurent Valdiguié, journaliste français coauteur du Vrai Canard, un livre critique pour l'hebdomadaire: «Peut-être que l'avenir leur donnera raison, mais en n'étant pas sur le numérique, (...) dans dix ans, les jeunes ne connaîtront plus le nom du Canard enchaîné».

«Notre formule, ça fait vintage et un peu ringard, mais en même temps ça marche», répond Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef du Canard. «On ne dit pas qu'on n'évoluera jamais, mais on le fait avec prudence (...) Le secret de la liberté, c'est d'être indépendant financièrement.»

La première version du journal est parue le 10 septembre 1915, avant d'être sabordée au bout de cinq numéros par son fondateur, Maurice Maréchal, pour reparaître l'année suivante avec une nouvelle formule.

En 2014, Le Canard a un peu mieux résisté que le reste de la presse, avec une baisse de ses ventes de 2,5%, mais des comptes dans le vert.

Sa diffusion payée s'est élevée à près de 390 000 exemplaires par semaine en moyenne. Ses abonnements ont baissé de 4,4%, mais les ventes en kiosque se sont quasiment maintenues (-0,9%).

Le Canard reste bénéficiaire: ses recettes ont à peine baissé l'an dernier, à 24,4 millions d'euros, et son bénéfice a augmenté de 20%, à 2,4 millions.

«Ils sont assis sur un tas d'or (leur réserve est évaluée à une centaine de millions d'euros, selon les experts), mais pour combien de temps?», s'interroge toutefois Patrick Eveno, historien de la presse française, qui pointe un lectorat «vieillissant, en recul et provincial».

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