Boissons sucrées alcoolisées: un signal d'alarme prémonitoire

La dernière année a été celle de « tous... (Photo Olivier Jean, archives La Presse)

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La dernière année a été celle de « tous les excès », écrit le Conseil d'éthique de l'industrie québécoise des boissons alcooliques, à tel point qu'il la qualifie d'« année Four Loko et FCKD UP ».

Photo Olivier Jean, archives La Presse

« Faudra-t-il attendre qu'il y ait des morts avant d'agir ? » Quelques heures à peine avant la découverte du corps de la jeune Athena Gervais, qui aurait ingéré de la boisson FCKD UP peu avant sa mort, le Conseil d'éthique de l'industrie québécoise des boissons alcooliques lançait un signal d'alarme sur la montée en popularité des boissons sucrées fortement alcoolisées.

TRISTE COÏNCIDENCE

Jeudi dernier, en fin de journée, les autorités ont trouvé le corps inanimé d'Athena Gervais, 14 ans, dans un ruisseau derrière son école secondaire à Laval. Un de ses amis a plus tard raconté qu'au moment où elle avait été vue pour la dernière fois, elle était fortement en état d'ébriété après avoir bu du FCKD UP, boisson sucrée contenant 11,9 % d'alcool. Au cours de la même semaine, quelques heures avant que le FCKD UP ne s'invite dans l'actualité, le Conseil d'éthique de l'industrie québécoise des boissons alcooliques avait dévoilé son rapport annuel 2017.

Dans une sortie sans équivoque, le Conseil s'inquiète des dangers de ce type de boisson, à plus forte raison pour les plus jeunes consommateurs. Il lance un appel à l'État québécois, « dont l'indifférence, le laxisme et le manque de sensibilité liés à l'alcool permettent toutes les dérives et justifient l'injustifiable ».

« L'ANNÉE FOUR LOKO ET FCKD UP »

La dernière année a été celle de « tous les excès », écrit le Conseil, à tel point qu'il la qualifie d'« année Four Loko et FCKD UP ». « Rarement boisson aura-t-elle fait couler autant d'encre. » Four Loko est cette boisson américaine qui a précédé le FCKD UP (fabriqué par le groupe québécois Geloso) sur les tablettes de la province. Le Conseil dénonce les « producteurs qui ont mis sur le marché des produits dangereux », dont la composition, la mise en marché, l'emballage, la distribution et la commercialisation « vise[nt] les mineurs et les pousse[nt] à l'excès ».

Le Conseil, qui écrit que des plaintes ont été déposées « relativement à l'intoxication de jeunes », lance donc un appel à Ottawa, mais également au gouvernement du Québec. « Faudra-t-il attendre qu'il y ait des morts ? »

PAS DE POUVOIR LÉGISLATIF

Créé par les acteurs de l'industrie des boissons alcooliques (fabricants, détaillants, bars, etc.), le Conseil s'assure de l'application de son code d'éthique qui énonce les « responsabilités sociales » de ses membres. Il peut adresser des blâmes, mais n'a pas de pouvoir exécutoire - il ne peut pas imposer d'amendes, par exemple. Président du Conseil depuis sa création en 2006, Claude Béland affirme avoir volontairement utilisé des termes forts afin d'être entendu à Québec.

« Ça fait longtemps qu'on en parle, raconte en entrevue cet ex-président du Mouvement Desjardins. Le gouvernement a longtemps eu l'excuse de dire qu'il était en train de revoir la loi, mais on trouvait que ça commençait à tarder. » « Disons que je n'aimerais pas avoir des enfants de 15 ou 16 ans aujourd'hui », ajoute-t-il.

COUILLARD INTERPELLE OTTAWA

Toujours en mission en France, le premier ministre du Québec Philippe Couillard a exprimé hier le souhait que Santé Canada se penche rapidement sur ces produits pour en restreindre l'utilisation. « On s'attend à ce que Santé Canada fasse diligence et réglemente cette question. Nous, on a demandé à l'Institut national de santé publique, mais c'est Santé Canada qui a le rôle de limiter les produits qui présentent des risques pour la santé », a-t-il soulevé. À Ottawa, le cabinet de la ministre de la Santé Ginette Petitpas Taylor a insisté pour dire que le dossier était pris très au sérieux.

« La ministre Petitpas Taylor a demandé à Santé Canada de prendre tous les moyens nécessaires pour contrer les risques posés par ces produits, y compris toute mesure réglementaire qui serait nécessaire, et ce, en consultation étroite avec le Québec où cet incident tragique a eu lieu », a indiqué un porte-parole de son cabinet, dans un courriel à La Presse. La ministre, qui était en route pour Londres hier, n'a pas commenté directement le dossier.

RESPONSABILITÉ PARTAGÉE

La législation encadrant les boissons alcoolisées comme le FCKD UP et le Four Loco n'est en effet pas simple. Si le produit lui-même et son emballage sont bel et bien approuvés par Santé Canada, c'est la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) du Québec qui réglemente leur promotion et leur publicité et qui fixe leur prix minimal (voir autre texte).

Claude Béland, qui souhaiterait voir le premier ministre Couillard être encore plus ferme, évoque une « confusion » dans l'application des lois. « Les gens de cette industrie savent que ce n'est pas dangereux de contrevenir aux règlements. Même si on a un code d'éthique, il y aura toujours des tricheurs. »

UNE INDUSTRIE DÉLINQUANTE

Les fabricants des boissons alcoolisées ont beau jeu dans un contexte « qui n'est pas loin de l'autoréglementation », estime pour sa part Émilie Dansereau, chargée de dossier à l'Association pour la Santé publique du Québec (ASPQ). Le groupe Geloso a retiré le FCKD UP des tablettes volontairement, mais plusieurs boissons sucrées à forte teneur en alcool sont toujours en vente dans les dépanneurs. C'est le cas notamment du REV UP, une boisson à 10 % d'alcool produite par le fabricant du FCKD UP.

L'ASPQ s'inquiète aussi du manque de réponses d'Ottawa dans ce dossier et aimerait voir Québec changer plus rapidement les critères de la Régie dans l'approbation des campagnes de marketing, notamment. « C'est un gros casse-tête, dit Mme Dansereau. C'est correct qu'on pense aux enjeux économiques, mais ça ne devrait pas être au détriment de la santé. Et je rappelle que le cannabis s'en vient... »

FOUR LOKO RESTE LOIN DES TABLETTES... POUR L'INSTANT

L'entreprise Phusion Projects, qui fabrique la boisson Four Loko, a confirmé hier après-midi qu'elle reportait la mise en marché de son produit dans la province, afin de « contribuer au débat qui a cours actuellement au Québec sur certains breuvages alcoolisés et leur accessibilité aux personnes mineures ». En novembre dernier, la RACJ a demandé un rappel des produits Four Loko après avoir découvert que ces boissons contenaient de l'alcool éthylique plutôt que de la bière, ce qui est contraire à la réglementation pour la vente dans les dépanneurs et épiceries.

Four Loko devait toutefois revenir à la charge avec une boisson à base de malt. Par voie de communiqué, Phusion Projects a par ailleurs offert ses condoléances aux proches d'Athena Gervais.

- Avec la collaboration de Denis Lessard et de Maxime Bergeron, La Presse




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