Ce médicament contre la malaria rend-il fou?

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Le médicament contre la malaria appelé méfloquine, ou Lariam, peut causer de graves dommages au cerveau.

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«J'en connais d'autres, vous savez. Des gars qui étaient avec moi en Somalie. Ils sont agressifs, ils ne sont plus capables avec leur famille. Tout est en train de tomber à l'eau. La même câlice d'affaire que moi.»

Au bout du fil, la voix de Claude Lalancette se casse. Puis elle monte d'un cran et un flot de paroles accusatrices déferle. Cet ancien parachutiste des Forces armées canadiennes l'admet sans détour : il en a gros sur le coeur, et il ne va pas bien. Natif du quartier Loretteville, à Québec, membre du Royal 22e Régiment, il dit souffrir de dépression, de problèmes de concentration et d'agressivité.

«J'ai perdu ma famille, mon domicile, ma santé, mon honneur», a-t-il dit le mois dernier à Ottawa. Il témoignait devant le Comité permanent des anciens combattants, qui se penche à la Chambre des communes sur la prévention du suicide chez les vétérans.

M. Lalancette est convaincu que la source de ses problèmes a un nom : la méfloquine, un médicament contre la malaria autrefois commercialisé sous le nom de Lariam. Il en a pris en 1992 et en 1993, lorsqu'il a été déployé en Somalie par les Forces armées canadiennes.

Cauchemars, agressivité, hypervigilance : il dit avoir vu sa personnalité se transformer radicalement sous l'effet de la médication. «Je cherchais toujours le trouble. La nuit, je n'étais pas capable de dormir. Je sortais de la base habillé en civil, avec un 9 mm sur moi, pour aller me promener dans Mogadiscio.»

À son retour de Somalie, M. Lalancette voit sa carrière et sa vie personnelle péricliter. Il fait des psychoses, est dépressif, se bat lors d'épisodes de rage au volant. Il pense plusieurs fois au suicide. En 2007, l'ancien parachutiste reçoit un diagnostic de syndrome de stress post-traumatique. Mais la médication et la psychothérapie ne l'aident pas.

Après avoir fui en Amérique latine pendant plusieurs années pour oublier ses problèmes, M. Lalancette s'est aujourd'hui réfugié à Kitchener, en Ontario, dans un appartement qu'il dit être sur le point de perdre parce qu'il est endetté. Il traite ses symptômes avec du cannabis.

«J'essaie de m'en tirer, monsieur. Mon fils est venu vivre avec moi, mais il n'était plus capable et est reparti au Québec. Je suis seul dans un appartement vide», lance-t-il.

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Claude Lalancette

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Des effets graves

Difficile de savoir si c'est vraiment la méfloquine qui a fait basculer la vie de Claude Lalancette. Mais les preuves scientifiques sont maintenant claires : ce médicament peut causer chez certaines personnes des effets secondaires importants qui vont de l'anxiété à la dépression en passant par les cauchemars, l'insomnie, l'agressivité et les hallucinations. Il est aussi reconnu que ces problèmes, dans certains cas, ne cessent pas avec l'interruption de la médication et peuvent perdurer des mois, voire des années, et même devenir permanents.

Sachant cela, des vétérans canadiens, comme ceux de plusieurs autres pays, demandent à l'armée de faire la lumière sur les effets qu'aurait pu avoir la méfloquine sur leur santé. La semaine dernière, TVA révélait que l'ex-femme d'un militaire québécois compte intenter des poursuites contre l'armée canadienne. Son ex-conjoint est revenu troublé et violent d'Afghanistan, une situation qu'elle attribue à la méfloquine.

Au Canada, la situation est particulière pour une raison : même si l'armée a annoncé ce mois-ci une réévaluation de l'usage de la méfloquine, elle le considère toujours comme un «médicament de première ligne» pour ses soldats. Aux États-Unis, par opposition, le profil de risque du médicament a amené les forces spéciales à le bannir complètement dès 2013, et il n'est utilisé qu'en dernier recours dans le reste de l'armée.

Des prétentions crédibles

Elspeth Ritchie a été psychiatre dans l'armée américaine et travaille aujourd'hui à la Veterans Health Administration, à Washington. Elle s'est penchée sur le rôle que la méfloquine aurait pu jouer dans plusieurs tragédies, de la Somalie aux événements de Fort Braggs, en Caroline du Nord (quatre militaires, dont trois revenaient d'Afghanistan et avaient consommé de la méfloquine, avaient alors tué leur femme).

En entrevue avec La Presse, la Dre Ritchie explique qu'il est difficile de distinguer les effets de la méfloquine des symptômes causés par le stress post-traumatique. Mais elle estime que les prétentions des vétérans sont crédibles. Elle incite aussi l'armée à faire la lumière sur les événements passés et à changer ses pratiques actuelles.

«L'armée canadienne doit prendre ces questions très au sérieux. Ce qu'elle fait actuellement est dangereux», affirme Mme Ritchie.

Remington Nevin, qui a travaillé 14 ans comme médecin au sein de l'armée américaine et est aujourd'hui rattaché à la Johns Hopkins University Bloomberg School of Public Health, à Baltimore, aux États-Unis, est du même avis.

«J'estime que l'usage de méfloquine pourrait être responsable de problèmes de santé mentale substantiels parmi la population de vétérans canadiens», a-t-il dit à La Presse.

Le Parti conservateur et le NPD ont réclamé des «actions immédiates» pour étudier les effets de la méfloquine. Mais leurs demandes, comme celles des vétérans, sont pour l'instant restées vaines.

Une mission controversée

L'ex-parachutiste québécois Claude Lalancette n'est pas le seul à garder de mauvais souvenirs de la Somalie. La mission canadienne a été marquée par des dérapages qui ont entaché l'image des Forces armées canadiennes et forcé la tenue d'une commission d'enquête. La mort de Shidane Arone, un adolescent somalien torturé, puis tué par des soldats canadiens, avait notamment choqué l'opinion publique.

Le rôle de la méfloquine dans ces événements n'a cependant jamais été examiné. En entrevue avec  La Presse, le lieutenant-colonel Andrew Currie, responsable des maladies infectieuses au sein de l'armée canadienne, s'est montré très réticent à rouvrir l'enquête.

«Je sais que ce n'est probablement pas ce que les vétérans veulent entendre, mais il s'agit d'une question très difficile à éclaircir. À cause de la nature complexe de ce qui se passait en Somalie, quand on pense aux questions de leadership, notamment, qui avaient été soulevées par la commission d'enquête [...] je crois qu'il serait très difficile de retourner en arrière et d'établir une corrélation.»

L'expert américain Remington Nevin, lui, estime que les événements en Somalie expliquent le fait que l'armée canadienne a jusqu'à maintenant refusé de bannir ou restreindre la méfloquine chez ses soldats, comme l'ont fait plusieurs autres armées du monde.

«Je suis d'avis, et c'est une idée largement partagée, que la réticence de l'armée canadienne à adopter les politiques des autres pays sur la méfloquine reflète une tentative très cynique d'éviter de devoir admettre ses responsabilités pour des pratiques dangereuses dans le passé», dit-il.

À la suite des dérapages en Somalie, le soldat Kyle Brown avait été reconnu coupable de meurtre en cour martiale. Le procès de son collègue Clayton Matchee avait dû être abandonné, car il s'est infligé des dommages neurologiques en tentant de se suicider. Le colonel Mark Boland avait plaidé coupable à des accusations de négligence.

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