Urgence: l'Hôpital général juif de Montréal victime de son succès

La rapidité du traitement aux urgences de l'Hôpital général juif a... (Photo Robert Skinner, archives La Presse)

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La rapidité du traitement aux urgences de l'Hôpital général juif a fait en sorte que de plus en plus de patients s'y rendent pour s'y faire soigner.

Photo Robert Skinner, archives La Presse

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L'an dernier, l'Hôpital général juif de Montréal a enregistré près de 85 000 visites dans ses urgences, soit le plus fort volume de la province. Attirés par les performances de l'établissement, qui affiche une durée moyenne de séjour de 12,6 heures, de plus en plus de patients de l'extérieur de Montréal viennent aujourd'hui s'y faire soigner. À un point tel que la direction de l'hôpital craint que ses urgences n'atteignent leur point de saturation.

« On reçoit de 250 à 300 patients par jour. On bat sans cesse nos records. Mais on se demande combien de temps ça pourra durer », affirme la directrice des services professionnels du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal, la Dre Louise Miner.

Lors du lancement de sa nouvelle salle d'urgence en 2014, l'Hôpital général juif annonçait que les patients y verraient un médecin en moins de 20 minutes. Pour y parvenir, l'établissement, le seul du Québec à le faire, a installé un médecin au triage. « C'est l'une des clés de la réussite. Ça permet d'offrir un bien meilleur service aux patients », soutient le directeur général du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal, le Dr Lawrence Rosenberg.

Le médecin au triage peut évaluer rapidement les patients et en réorienter certains vers des cliniques médicales. « Hier, nous avons réorienté ainsi 78 patients », note le Dr Marc Afilalo, chef des urgences de l'Hôpital général juif.

« SI L'ARGENT SUIVAIT LE PATIENT... »

La rapidité du traitement aux urgences a rapidement été ébruitée, augmentant du coup le nombre de visiteurs à l'hôpital du quartier Côte-des-Neiges. « Aujourd'hui, 54 % de nos patients aux urgences viennent de l'extérieur de notre territoire », note la Dre Miner. « Je vois parfois des patients de Saint-Jérôme, ou même de Sainte-Agathe... », illustre le Dr Afilalo.

La direction du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal se dit victime de ses bonnes performances. Car même si les volumes de patients traités augmentent sans cesse, le financement n'augmente pas en conséquence. « Si l'argent suivait le patient, ça permettrait d'améliorer la situation de nos équipes. Mais on n'est pas encore là », explique la Dre Miner.

«Nos infirmières travaillent vraiment fort. Elles sont épuisées. On ne sait pas combien de temps ça peut durer.»

Dr Marc Afilalo

Le Dr Rosenberg estime que tous les établissements du réseau pourraient imiter ses urgences. « C'est une question de volonté », dit-il. Mais dans les circonstances, l'équipe de l'Hôpital général juif se demande quel établissement voudrait améliorer ses performances et risquer de voir son achalandage augmenter alors que le financement n'est pas ajusté en conséquence.

À trois reprises au cours des derniers mois, le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal s'est adressé au ministère de la Santé pour obtenir plus de financement. Sans succès.

84 919
Nombre de visites à l'Hôpital général juif en 2015-2016
12,6
heures
Durée moyenne de séjour des patients sur civière
1,8
heure
Délai moyen de prise en charge médicale

« Il faut reconnaître les performances et la qualité des soins », dit le Dr Lawrence Rosenberg, directeur général du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal

UN REFLET DU SYSTÈME DE SANTÉ

Pour le Dr Afilalo, les performances des urgences sont le reflet du système de santé en entier. Ce dernier note d'ailleurs que le nombre de patients de « niveau de soins alternatifs » à l'Hôpital général juif ne cesse d'augmenter. Ces patients, qui occupent un lit à l'hôpital, sont en attente d'une place en Centre d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), en ressource intermédiaire, en réadaptation, en convalescence, en soins palliatifs ou en santé mentale ailleurs dans le réseau. « Nous avions normalement de 30 à 40 lits occupés par ces personnes. Aujourd'hui, nous sommes à 65. Ça engorge les urgences », soutient la Dre Miner.

Selon elle, les améliorations apportées aux urgences de l'Hôpital général juif ont été faites « pour les patients ». « Ne pas trop attendre, c'est ce que les gens veulent. On devait devenir plus performants. Mais aujourd'hui, avec des journées à 339 patients, on se demande combien de temps ça prendra avant d'atteindre la limite », dit-elle.

Attente aux urgences des hôpitaux au Québec: 2,3 heures avant de voir un médecin

Une majorité de patients pris en charge en moins de deux heures

Environ 60 % des patients qui consultent dans les urgences du Québec sont pris en charge par un médecin en moins de deux heures, révèlent de récentes données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). En 2015-2016, il s'est écoulé en moyenne 2,3 heures entre le moment où un patient a été vu au triage dans les urgences du Québec et celui où il a été pris en charge par un médecin.

Le Dr Bernard Mathieu, président de l'Association des médecins d'urgence du Québec, se dit « surpris » par ces données, qui semblent montrer que l'attente aux urgences est « moins pire qu'on pense ». « Nous n'avons toutefois pas un grand historique pour ces données. Et il faut toujours interpréter les moyennes avec prudence. Parce qu'une moyenne peut être très déformée par les extrêmes », dit-il. 

Délais de prise en charge médicale par région (heures)

  • Bas-Saint-Laurent : 1,8
  • Saguenay-Lac-Saint-Jean : 2,3
  • Québec : 1,7
  • Mauricie-Centre-du-Québec : 2,7
  • Estrie : 2,9
  • Outaouais : 2,9
  • Abitibi-Témiscamingue : 2,3
  • Côte-Nord : 2,2
  • Gaspésie : 1,8
  • Chaudière-Appalaches : 1,4
  • Laurentides : 3,3
  • Montérégie : 2,9
  • Lanaudière : 3,0
  • Laval : 3,3
  • Montréal : 2,1 

La « vraie » attente

Jusqu'en 2014, Québec ne compilait que la durée moyenne de séjour aux urgences, soit le nombre d'heures passées sur une civière avant d'obtenir son congé ou d'être hospitalisé. Mais depuis, le MSSS compile également le délai de prise en charge médicale, soit le temps qui s'écoule entre le moment où un patient est vu au triage et celui où il rencontre un médecin.

Caroline Gingras, porte-parole du MSSS, explique que ces nouvelles données permettent d'avoir un aperçu plus juste de la « vraie » attente aux urgences. En 2015-2016, il s'est ainsi écoulé en moyenne 7,7 heures entre le moment où un patient a été vu au triage dans les salles des urgences du Québec et celui où il en est sorti.

« Il s'écoule en moyenne 2,3 heures avant qu'un patient soit pris en charge par un médecin. Pour les patients les plus malades, qui sont sur civière, la durée moyenne de séjour atteint ensuite 15,7 heures. Mais pour les patients ambulatoires, la durée moyenne de séjour est d'à peine 4,1 heures. Ces patients sont beaucoup plus nombreux, et c'est ce qui fait diminuer grandement l'attente totale aux urgences », dit-elle.

Données 2015-2016 des urgences

  • Délai de prise en charge moyen : 2,3 heures
  • Patients ambulatoires : 2,5 millions
  • Durée moyenne de séjour : 4,1 heures
  • Patients sur civière : 1,2 million
  • Durée moyenne de séjour : 15,7 heures
  • Séjour moyen dans les urgences : 7,7 heures 

Partir avant d'avoir vu un médecin

Alors que 3,7 millions de personnes se sont présentées aux urgences en 2015-206, seulement 3,2 millions ont été prises en charge par un médecin. Où sont allées les autres ? Mme Gingras explique que certains patients « sont référés ailleurs qu'aux urgences, par exemple dans des cliniques médicales », et que d'autres « prennent la décision de ne plus attendre pour voir le médecin ». Ces données coïncident avec une compilation réalisée par le Journal de Montréal au début du mois de mai et qui révélait qu'un patient sur dix quitte les urgences avant d'avoir vu un médecin.

La réalité montréalaise

Le délai de prise en charge médicale dans les urgences de Montréal est légèrement plus faible que la moyenne québécoise et atteint 2,1 heures. Au contraire, le délai de prise en charge dans presque tous les hôpitaux de la banlieue montréalaise est bien plus élevé, révèlent les données du MSSS. Le Dr Mathieu n'est pas surpris par cette situation. « L'achalandage aux urgences est très élevé en banlieue depuis un temps. Il y a parfois des cas exceptionnels d'attente d'environ 24 heures, ce qui augmente les moyennes », dit-il.

Délai de prise en charge dans les hôpitaux de Montréal (heures)

  • CHU Sainte-Justine : 1,5
  • Hôpital général de Montréal (CUSM) : 1,5
  • Centre hospitalier de St. Mary : 1,6
  • Hôtel-Dieu (CHUM) : 1,6
  • Institut de cardiologie de Montréal : 1,7
  • Hôpital général juif : 1,8
  • Hôpital de Verdun : 1,9
  • Hôpital de Montréal pour enfants (CUSM) : 1,9
  • Hôpital du Lakeshore : 2,1
  • Hôpital Notre-Dame (CHUM) : 2,1
  • Hôpital du Sacré-Coeur : 2,2
  • Hôpital Royal Victoria (CUSM) : 2,2
  • Hôpital Saint-Luc (CHUM) : 2,4
  • Hôpital Fleury : 2,5
  • Hôpital Santa Cabrini : 2,6
  • Hôpital Jean-Talon : 2,7
  • Hôpital Maisonneuve-Rosemont : 2,7
  • Hôpital de Lachine (CUSM) : 2,7
  • Hôpital de LaSalle : 2,9
  • En banlieue de Montréal
  • Hôpital Anna-Laberge : 4,2
  • Hôpital de Saint-Jérôme : 4,1
  • Hôpital Pierre-Boucher : 3,7
  • Hôpital Pierre-Le Gardeur : 3,6
  • Cité de la Santé de Laval : 3,3
  • Hôpital de Saint-Eustache : 3,1
  • Hôpital du Suroît : 2,8
  • Hôpital Charles-Lemoyne : 2,4
  • Hôpital du Haut-Richelieu : 2,5

Des établissements à succès

Malgré une forte fréquentation, certains hôpitaux sont en mesure de prendre en charge leurs patients très rapidement. Avec un délai de prise en charge de 1,7 heure pour 76 938 visites, le Centre hospitalier de l'Université Laval (CHUL) est très performant. Pierre-Patrick Dupont, directeur des urgences du CHU de Québec, explique que le CHUL traite des enfants, et que la prise en charge de la clientèle pédiatrique est généralement moins longue. Il croit tout de même que le succès des urgences de son établissement est attribuable à une « multitude de facteurs ». Notamment, les médecins et les administrateurs pratiquent la « cogestion », ce qui permet de résoudre plus rapidement les problèmes. Une réorganisation des urgences ambulatoires en suivant le processus LEAN a également été implantée il y a deux ans et porte ses fruits, selon M. Dupont.

Établissements les plus fréquentés et délais de prise en charge médicale (heures)

  • Hôpital général juif : 84 919 visites (1,8)
  • Hôpital Charles-Lemoyne : 83 644 (2,4)
  • CHU Sainte-Justine : 82 978 (1,5)
  • Cité de la Santé de Laval : 81 910 (3,3)
  • Hôpital de Montréal pour enfants : 81 137 (1,9)
  • Centre hospitalier de l'Université Laval : 76 938 (1,7)
  • Hôpital Maisonneuve-Rosemont : 72 021 (2,7)
  • Hôtel-Dieu de Lévis : 68 916 (1,1)
  • Hôpital Pierre-Le Gardeur : 67 846 (3,6)

L'hôpital Anna-Laberge en queue de peloton

De tous les hôpitaux de la province, c'est à l'hôpital Anna-Laberge que le délai de prise en charge médicale est le plus long, avec 4,2 heures. L'an dernier, ce délai atteignait 5,6 heures. Chantal Huot, porte-parole du Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Ouest, explique que l'établissement a réalisé l'an dernier qu'il y avait du « laxisme dans l'entrée de données aux urgences », ce qui augmentait artificiellement le délai de prise en charge. Des changements dans les façons de faire ont été apportés. « Mais avec un délai de 4,2 heures, ça voudrait dire que nos patients les plus prioritaires ne seraient pas vus dans un délai acceptable, ce qui n'est pas le cas, assure Mme Huot. Il y a encore du travail à faire pour entrer nos données en temps réel. »

Établissements où la prise en charge médicale est la plus longue (heures)

  • Hôpital Anna-Laberge : 4,2
  • Hôpital de Gatineau : 4,2
  • Hôpital régional de Saint-Jérôme : 4,1
  • Hôpital Pierre-Boucher : 3,7
  • Centre hospitalier de Rouyn-Noranda : 3,6
  • Hôpital Pierre-Le Gardeur : 3,6
  • Hôpital Laurentien : 3,6

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