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Un coupe-faim gratuit sème la controverse

Les capsules de mangue africaine peuvent causer des... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE)

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Les capsules de mangue africaine peuvent causer des étourdissements, de l'insomnie, de l'anxiété, des nausées, des tremblements et des maux de tête, indique la licence accordée par Santé Canada au fabricant NuvoCare Health Sciences.

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Diabétiques, cardiaques, minces, enrobés, anorexiques... peu importe. La semaine dernière, les clients de la chaîne d'« épiceries santé » Rachelle-Béry se sont vu offrir en cadeau un « coupe-faim naturel » censé les délester de 28 livres sans efforts.

Du 7 au 13 janvier, des bouteilles de « mangue africaine + » ont été remises gratuitement aux clients qui ont dépensé au moins 60 $. L'offre figurait au sommet de la circulaire hebdomadaire, à côté du prix des betteraves et des filets de saumon.

Le geste est déplorable, dénoncent les experts en nutrition et en santé publique - qui n'avaient encore jamais vu pareille promotion.

« C'est dangereux de distribuer à la ronde des produits pouvant avoir des effets indésirables pas du tout anodins », prévient Yves Jalbert, de l'Association pour la santé publique du Québec (ASPQ), qui vient de publier un rapport intitulé « Démasquer l'industrie de l'amaigrissement ».

Les capsules de mangue africaine peuvent causer des étourdissements, de l'insomnie, de l'anxiété, des nausées, des tremblements et des maux de tête, indique la licence accordée par Santé Canada au fabricant NuvoCare Health Sciences. Les diabétiques ne doivent jamais en avaler, tandis que les gens qui prennent des médicaments ou souffrent de certains problèmes hormonaux, intestinaux ou hépatiques doivent d'abord consulter leur médecin.

« Donner un tel produit sans discrimination est très malaisant et questionnable d'un point de vue éthique », affirme de son côté Marie-Josée Leblanc, coordonnatrice d'Extenso, le centre de référence en nutrition de l'Université de Montréal.

« Ça peut inciter des gens à essayer le produit alors qu'ils n'y auraient jamais pensé autrement. Vu la réputation de Rachelle-Béry, ils peuvent penser que si on le met dans leur panier, c'est qu'il est sain et qu'il fonctionne. »

Or, d'après les nutritionnistes, même les gens en bonne santé courent des risques. «  Les produits dits amaigrissants peuvent contribuer à dérégler la relation avec le corps et avec la nourriture et, éventuellement, avec le métabolisme, lorsqu'on perd et reprend du poids comme un yo-yo », explique Andrée-Ann Dufour-Bouchard, de l'organisme à but non lucratif ÉquiLibre, qui lutte contre les problèmes d'image corporelle.

« En janvier, les gens sont vulnérables à la suite des excès des Fêtes, souligne-t-elle. L'industrie exploite cette vulnérabilité en faisant la promotion de la facilité. »

Fidèle client de Rachelle-Béry depuis son ouverture en 1984, le Montréalais André Cloutier estime que la chaîne de 32 magasins vient de bafouer sa mission. « Ce produit est complètement en contradiction avec l'esprit de l'alimentation saine promue par les fondateurs. [...] Vous perdez beaucoup de crédibilité », a-t-il écrit à Sobey's, qui a racheté Rachelle-Béry en 2006.

«Santé Canada homologue n'importe quoi»

« Perdez 28 livres en moyenne [...] sans aucun changement de mode de vie » affichent les bouteilles de mangue africaine. Elles ajoutent, comme le font les sites web du fabricant, que des études cliniques le démontrent.

« L'Office de la protection du consommateur devrait vérifier s'il s'agit de publicité trompeuse. On n'a pas le droit de dire qu'un produit permet de perdre du poids sans effort, parce que c'est impossible », affirme Yves Jalbert, de l'Association pour la santé publique du Québec.

En 2012, le ministère fédéral de la Santé a autorisé la mise en marché de ces capsules comme « sources d'antioxydants pour le maintien d'une bonne santé ». Pas comme coupe-faim ni comme produit amaigrissant. « Mais Santé Canada homologue n'importe quoi sans vérifier comment c'est vendu ensuite », constate M. Jalbert.

Encore récemment, le ministère fédéral homologuait même les produits de fabricants poursuivis pour publicité trompeuse ou ayant des dossiers criminels, a révélé La Presse en 2014. Et ce, même si le nombre de Canadiens tombés gravement malades après avoir avalé de tels produits ne cessait d'augmenter.

Par courriel, Sobey's a défendu sa promotion controversée en écrivant : « Ce produit correspondait à une catégorie que la clientèle recherche après la période chargée des Fêtes. Il est conforme aux réglementations puisqu'il [est] approuvé par Santé Canada. Notre clientèle peut se procurer le produit vedette ou pas. »

L'Office de la protection du consommateur indique pour sa part qu'un fabricant ne peut utiliser une homologation de façon inappropriée, mais ajoute ne pouvoir se prononcer sur l'aspect trompeur d'une représentation sans en connaître tous les détails. « Sur le plan pénal, la preuve nécessite souvent des expertises scientifiques », précise-t-il.

D'après nos recherches, aucun Canadien n'a rempli un rapport d'effets indésirables après avoir consommé des capsules de mangue africaine (dont le nom scientifique est Irvingia gabonensis). Sur les sites d'achat, les consommateurs sont par contre bien plus nombreux à se plaindre de leur inefficacité qu'à se dire satisfaits.

« Plus de 95 % des individus n'arrivent pas à maintenir le poids perdu (ou en reprenne encore plus) après avoir eu recours à des produits et services amaigrissants », rappelle le dernier rapport de l'ASPQ. « Les gens doivent le dénoncer au lieu de s'attribuer l'échec, conclut Andrée-Ann Dufour-Bouchard. Malheureusement, au lieu de douter de l'industrie, ils doutent d'eux-mêmes et de leur volonté. »

Une étude contestée

Selon le site web du fabricant, l'efficacité du coupe-faim distribué gratuitement par Rachelle-Béry est «prouvée cliniquement». Qu'en est-il?

Embryonnaire

En fait, rien ne semble joué lorsqu'on lit l'étude brandie par NuvoCare Health Sciences. La mangue africaine « pourrait être un complément utile pour gérer le surplus de poids », et des études cliniques plus vastes devraient donc avoir lieu, indique le document, accessible sur le site web du fabricant. Joint à l'autre bout du monde, à l'Université de Yaoundé, au Cameroun, l'auteur principal de l'étude, le biochimiste Julius Oben, explique avoir opté pour cette formulation prudente parce qu'aucun produit ne fonctionne pour tous les individus sans exception, mais que la mangue africaine est efficace de façon significative.

Trop courte

Autre faiblesse, souligne Yves Jalbert, de l'ASPQ : l'étude mise en ligne n'a duré que 10 semaines. « On ignore donc si la perte de poids rapportée s'est avérée durable et si un usage à long terme se révélerait nocif pour la santé », dit-il.

Efficace?

Pour tester leur produit, les chercheurs ont comparé 102 personnes séparées en deux groupes. Celles qui ont reçu la mangue africaine consommaient en moyenne 400 calories de moins que celles qui ont reçu le placebo (soit 2767 calories par jour plutôt que 3156). Cette surprenante différence rend toute comparaison impossible, estime Yves Jalbert. Le chercheur Julius Oben y voit plutôt la preuve que les capsules ont bel et bien coupé l'appétit de ceux qui en ont consommé.

Financement

L'étude a été partiellement financée par Gateway Health Alliances Inc., qui commercialise la mangue africaine. Le Dr Oben a même agi comme consultant pour l'entreprise. Il ne s'agit donc pas d'une étude indépendante, tranche Yves Jalbert. Le chercheur répond qu'il n'a jamais été employé du fabricant et que Gateway a un programme visant à aider les universités du tiers-monde. De plus, il explique que si les chercheurs de son équipe utilisent un courriel Yahoo ! ou Hotmail plutôt qu'une adresse professionnelle, c'est parce que les réseaux de leurs universités respectives tombent trop souvent en panne.

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