Les jeunes dans le Grand Nord: «Un cocktail très grave»

La gestion des relocalisations d'enfants est un vrai... (PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE)

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La gestion des relocalisations d'enfants est un vrai casse-tête dans les 14 villages du Nunavik.

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La sécurité et le développement des enfants du Grand Nord québécois sont menacés, écrira sous peu le président de la Commission des droits de la personne à plusieurs ministres du gouvernement Couillard, a appris La Presse. Camil Picard revient d'un voyage au Nunavik, duquel il tire un constat sans appel : les problèmes d'éducation, d'habitation et de consommation qui rongent la région mettent sa relève en grave péril. Et les solutions ne peuvent « arriver de la Grande-Allée », mais des villages concernés.

« DES PROBLÈMES IMPORTANTS »

Près de 10 ans après un rapport dévastateur en forme « d'appel urgent » et de « constat accablant » devant les taux de suicide et de violence « endémiques » du Nunavik, la Commission conclut « qu'il y a encore des problèmes importants » dans le système de protection de la jeunesse au nord du 55e parallèle en 2016. Depuis le premier rapport, « ça avance, ça recule, ça fait un petit pas de côté », a affirmé M. Picard en entrevue. « Il y a des listes d'attente qui sont importantes, il y a des signalements qui se font et qui ne sont pas évalués, il y a des ordonnances qui ne sont pas suivies. C'est clair, on l'a observé. »

PROFESSEURS ABSENTS

Pour M. Picard, trois graves problèmes minent la vie des jeunes Inuits du Québec. D'abord, l'éducation. « Il y a un taux d'absentéisme énorme » chez les professeurs, dit-il. « Plus de deux jours par semaine » ont été annulés depuis le début de l'année dans certaines classes. Avec des conséquences qui ne se limitent pas aux performances scolaires. Les jeunes privés de cours « font la même chose que les jeunes dans ‟le sud" quand ils sont laissés à eux autres mêmes : ils font des mauvais coups, ou bien ils boivent, ou bien ils sniffent, dit M. Picard. Et c'est un problème extrêmement important. Et là-dessus, nous allons intervenir auprès du ministre de l'Éducation et de la Commission scolaire Kativik », la commission scolaire locale.

PROFS BLANCS, PROFS INUITS

Ne craignant visiblement pas de froisser, Camil Picard s'écarte nettement du langage habituellement utilisé par les intervenants publics pour évoquer ces problèmes. « Si le professeur inuit consomme le soir et n'est pas capable de rentrer au travail le matin, bien ça vient de créer de l'absentéisme scolaire. Si c'est un professeur blanc, alors le professeur blanc a quitté la maison le matin pour emmener son enfant à la garderie, la garderie est fermée parce que la gardienne ou les deux gardiennes qui étaient là ont fêté le soir d'avant. Donc, il ne peut pas rentrer comme professeur parce qu'il doit garder son enfant. Alors, c'est un cercle vicieux », a-t-il dit en entrevue téléphonique.

UN COCKTAIL EXPLOSIF

Autre problème grave : « il manque 1028 maisons dans les 14 communautés inuites du Grand Nord. On parle de 15, 20, 25 personnes dans les maisons », dénonce M. Picard. Au Nunavik, l'immense majorité des habitants louent un logement géré par le public. Et il en manque. « C'est un cocktail très grave : violence, protection des enfants, abus, négligence, a affirmé M. Picard. J'ai été témoin de situations où des enfants de 8 à 15 ans, à 10 h 30 ou 11 h le soir, se promenaient complètement saouls dans les rues parce qu'à l'intérieur de leur logement, les familles étaient saoules et il y avait de la violence. Pour se protéger, ils sortaient dehors. »

CONSOMMATION D'ALCOOL

Troisième enjeu, lié aux deux autres : la consommation d'alcool. M. Picard vante les mérites des maires qui ont choisi de limiter la vente d'alcool dans leur village. « Si les leaders politiques [locaux] ne prennent pas de décision concernant la consommation, on va continuer de mettre un cataplasme sur une immense coupure », a-t-il dit. Les solutions, elles ne peuvent pas arriver de la Grande-Allée à Québec. Toutes les études, tous les rapports disent la même chose. »

DES ENFANTS BALLOTTÉS

Ces problèmes sont tellement répandus dans les 14 villages du Nunavik que la gestion des relocalisations d'enfants devient un vrai casse-tête, qui fait en sorte que certaines jeunes « ont été promenés d'une famille d'accueil à l'autre plusieurs dizaines de fois ». « Dans la situation d'un jeune que je ne nommerai pas mais qui nous a marqués, le jeune était placé chez son oncle et chez sa tante. Il y avait une vingtaine de personnes dans la maison. À un moment donné, à cause de la boisson, son oncle a commencé à frapper ses propres enfants. La DPJ, le lendemain, devait déplacer les enfants du couple et le neveu qui venait juste d'arriver », a-t-il relaté.

QUÉBEC INFORMÉ

Malgré cela, le président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse veut incessamment écrire à la ministre responsable de la Protection de la jeunesse, ainsi qu'à ses collègues à l'Éducation et aux Affaires autochtones afin de leur faire part de ses conclusions. Jointe jeudi, la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik, responsable de la protection de la jeunesse locale, n'a pas accordé d'entrevue à La Presse. « Les jeunes sont parmi nos priorités dans notre planification stratégique », a écrit un porte-parole dans un courriel, évoquant sa « vision de développement de services liés aux pratiques et aux valeurs inuites afin de favoriser l'empowerment des communautés ».

« GROSSE PÉNURIE » DE FAMILLES

Minnie Grey, patronne de la Régie régionale, s'est toutefois exprimée sur le sujet il y a un mois dans le Nunatsiaq News, le journal du Grand Nord canadien. « En ce moment, nous voyons une augmentation substantielle dans nos besoins de familles d'accueil, a-t-elle dit. Nous tentons de faire en sorte de ne pas les envoyer hors de la région. Mais nous avons une grosse pénurie de familles d'accueil. [...] Nous avons une liste d'attente d'enfants qui n'ont nulle part où aller. Et c'est triste. » Camil Picard a lui-même rapporté à La Presse une situation de crise survenue le mois dernier sur la côte d'Hudson, alors qu'on peinait à trouver des lieux d'accueil pour 23 enfants « entre 2 mois et 4-5 ans ». « Les intervenants étaient obligés de garder les enfants, changer les couches, les nourrir. Ça, c'est 24 heures par jour. Ça a duré plus d'une semaine », a-t-il dit.

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