Quand les harceleurs s'en sortent mieux que leurs victimes

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Même si elles obtiennent parfois un dédommagement, les victimes se demandent souvent si leur combat en vaut la peine.

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Voici le témoignage de deux Montréalaises qui ont eu le courage de porter plainte et la satisfaction d'être indemnisées (avec l'assistance du Groupe d'aide et d'information sur le harcèlement sexuel au travail), sans pour autant voir la carrière de leur harceleur en souffrir.

«Je n'ai jamais été salie autant»

Pendant près de deux ans, Sarah a subi les baisers forcés, les mains baladeuses et, finalement, les foudres de son directeur général - d'abord fou d'elle, puis fou de jalousie. Un jour, le quinquagénaire a enfermé l'agente de réservations dans son bureau et s'est jeté sur elle. Puis, humilié d'avoir été repoussé, il a expulsé Sarah de l'aéroport. En 2012, la Commission des lésions professionnelles a reconnu le traumatisme qu'avait subi la jeune femme. Son ex-patron subit aujourd'hui un procès pour agression sexuelle, mais Sarah n'a pas le sentiment que justice a été rendue. Voici ce qu'elle nous a raconté.

«Même après des années, l'odeur de son parfum me revient encore par moments, comme quand il me parlait nez à nez, et ça me dégoûte.

«À l'époque, j'avais tout le temps mal à la tête; je ne dormais jamais plus que trois ou quatre heures par nuit. Le médecin m'a mis en arrêt de travail et m'a envoyé voir une psychologue. Je suis sortie de chez la psychologue les oreilles bloquées, je voyais tout noir, j'avais perdu la maîtrise de moi-même. J'ai demandé où se trouvait le poste de police et je suis allée porter plainte.

«J'ai eu la chance de tomber sur des personnes très humaines, qui ont lu les courriels que j'avais gardés pour prouver ce qui s'était passé. En cour, par contre, ç'a été très, très dur. Les avocats faisaient toutes sortes d'insinuations. Tous mes ex-collègues ont signé des affidavits disant que j'étais folle dans la tête.

«Lui, aux dernières nouvelles, ça va très, très bien dans sa vie. Il est resté directeur général; il n'a jamais été sanctionné. Bien au contraire, son employeur a embauché deux avocats pour qu'il se batte contre moi. J'ai témoigné trois ou quatre jours au procès criminel et je n'ai jamais été salie autant. J'étais n'importe quoi, j'étais une personne facile. «Salope», c'est le seul mot que l'avocat n'a pas utilisé.

«J'ai été détruite ce jour-là. Et je ne serai plus jamais la même; je ne me donnerai plus jamais aussi à fond. Maintenant, je suis fragile, fatiguée. Je postule partout, mais je travaille seulement deux jours semaine.

«On est perdante, à la fin, mais j'encourage quand même toute femme à porter plainte. Partir sans rien dire, c'est pire, parce qu'alors, on ne peut même pas partager notre colère. J'essaie au moins de sauver ma réputation, ma dignité et mon goût de vivre. Mais j'espère que la justice canadienne changera. La loi est injuste envers les victimes.»

«Plus je m'approchais, plus j'avais mal au coeur»

Stéphanie, une directrice des relations publiques, a subi pendant des mois le sexisme et le mépris de son patron ingénieur. Après avoir porté plainte à la Commission des normes du travail, la jeune femme s'est retrouvée en médiation. Son ex-employeur a accepté de lui verser 20 000$, mais comme Sarah, elle se demande si son combat aura servi à grand-chose. Voici ce qu'elle nous a raconté.

«Il faisait des commentaires du genre: «Les filles, ce n'est pas fait pour le domaine de la construction.» Puis, de manière presque quotidienne, il me disait: «Tu ne comprends rien.» Il m'insultait devant tout le monde. C'était constant. Il venait me terroriser en déchirant mes papiers, debout dans mon bureau, et en disant que c'était de la merde.

«Un jour, une autre directrice et moi, on a appris qu'il avait organisé un lunch auquel il avait invité juste les hommes. Il s'est justifié en disant que je n'étais pas habillée assez "propre". Quand je lui ai fait remarquer que les gars étaient en jeans, il m'a répondu: "Oui, mais, eux autres, ils ne sont pas payés pour que je les regarde!"»

«Et il parlait d'une collègue qui portait la taille 0 en disant: "Elle, elle est toujours au régime; elle fait ce qu'il faut pour rester petite."»

«J'ai porté plainte à la Commission des normes du travail. D'habitude, ça calme l'abus, mais dans mon cas, il a continué. Je suis tombée malade six semaines et à mon retour, ç'a été la catastrophe. Ils avaient installé tous les directeurs au même étage, sauf moi. Ils m'ont interdit de communiquer avec des gens à l'extérieur. Je n'avais plus le choix de quitter mon emploi.

«J'avais peur de rentrer le matin. Plus je m'approchais, plus j'avais mal au coeur. Mes mains étaient moites sur le volant. J'ai arrêté de manger, de dormir. J'avais des trous de mémoire.

«En médiation, l'avocat de l'employeur a essayé de me faire un procès. Il voulait me faire passer pour une incompétente, même si une enquête avait montré que je disais vrai. Au moins, j'avais des témoins, puisqu'il m'insultait devant tout le monde.

«On a réclamé qu'il s'engage à donner une formation sur la discrimination, mais on n'a jamais été capables. Mon avocate était découragée. À tout prendre, j'aurais préféré aller en cour, parce que les gens qui sont poursuivis sont nommés. Ils sont fichés. Après, quand tu cherches un emploi, ça ne paraît pas très bien. Lui, de toute évidence, il ne devrait pas gérer. Mais d'une entreprise à l'autre, ils continuent de l'embaucher. Et il peut recommencer.»

De nombreux visages

Directeur général, représentant syndical, simple collègue, médecin... Les harceleurs sexuels québécois revêtent plusieurs visages. Voici quelques exemples tirés des rares causes portées devant les tribunaux ces trois dernières années.

Une adolescente comme victime

À Joliette, une jeune serveuse de 17 ans a subi les avances de son patron quadragénaire, qui lui a plusieurs fois caressé les fesses, les seins et l'entrejambe. L'adolescente «avait peur pour sa réputation, peur de perdre son emploi qui était important à ses yeux, car l'accusé lui avait dit que si elle parlait de ce qu'il lui faisait, elle ne retrouverait jamais plus de travail, personne ne la croirait, elle aurait l'air d'une folle», rapporte la Cour du Québec dans une décision rendue l'an dernier. Reconnu coupable d'exploitation et d'agression sexuelles, Jean Poitras attend de connaître sa peine.

Congédiement de harceleurs

À Montréal, un technicien en électromécanique du Centre de santé McGill a fait des avances répétées et demandé une fellation à une technologue en radio-oncologie, qui fabriquait des dispositifs au même atelier. Outré d'être repoussé, il l'a enfermée dans un cagibi et l'a injuriée en la menaçant de ses poings. En état de choc, sa victime a passé deux mois en arrêt de travail.

Dans un centre de réadaptation en déficience intellectuelle du Saguenay-Lac-Saint-Jean, un préposé a pourchassé (et parfois touché) plus d'une collègue contre leur gré. L'homme de 53 ans regardait même des films pornographiques au travail.

Les deux hommes ont été congédiés.

Délégués syndicaux obsédés

En Montérégie, l'an dernier, un directeur syndical censé former une collègue en a profité pour lui faire des avances sexuelles. Après avoir été repoussé, il l'a diffamée pendant plusieurs mois. «Elle s'est retrouvée coincée, sans possibilité de recevoir de l'aide de son propre syndicat, car celui qui devrait l'aider est le harceleur. L'arrêt de travail devenait alors inévitable», a écrit la Commission des lésions professionnelles (CLP).

Trois travailleuses d'usine harcelées par le vice-président de leur syndicat ont vécu la même chose en Abitibi-Témiscamingue - avant d'être défendues par leur employeur, LVL Global. Pendant des mois, la conduite harcelante de Daniel Brault (marié à une autre collègue) «avait pris la forme d'une véritable manie incontrôlée et incontrôlable, malgré tous les refus imaginables des plaignantes», a écrit cette année le tribunal d'arbitrage, qui a maintenu le congédiement. Devant l'échec de ses avances - dont la promesse de faire «revoler les boutons de culotte» d'une de ses victimes «dans un petit coin sombre» -, Brault avait même proféré des menaces. L'arbitre a jugé que ses tentatives de justification subséquentes allaient «du lieu commun au farfelu, à l'odieux pur et simple».

En choc post-traumatique

L'an dernier, une caissière d'épicerie du Richelieu a vu son choc post-traumatique reconnu par la Commission des lésions professionnelles. Pendant des mois, un ancien collègue l'avait déshabillée du regard, lui suggérant des ménages à trois et des positions sexuelles, la coinçant dans l'escalier et se léchant les lèvres en la voyant apparaître. Lorsqu'elle l'a dénoncé, il a planté des vis dans ses pneus de voiture et lancé des oeufs sur son pare-brise, ce qui a été capté par des caméras et a permis de le faire accuser de méfait. La victime «avait peur de sortir de chez elle et une crainte de se faire tuer par un accident si l'autre employé qui la poursuivait arrivait à briser ses pneus», a souligné la Commission.

L'année précédente, la secrétaire d'une entreprise d'outils de machinerie du Saguenay-Lac-Saint-Jean a elle aussi subi un choc post-traumatique. Son patron lui imposait des attouchements plusieurs fois par jour.

Un expert insensible

Après avoir subi pendant près de 10 ans les avances de son patron (et les foudres de l'ex-conjointe de ce dernier, vice-présidente de l'entreprise), une Montréalaise anéantie a quitté son emploi de bureau. Cette année, la Commission des lésions professionnelles a non seulement blâmé ses employeurs, mais aussi leur expert judiciaire. «Le docteur écrit que la travailleuse "ne réalise que très partiellement sa contribution à la lésion". Ce commentaire est pour le moins surprenant, la travailleuse n'ayant pas "contribué" à sa lésion, l'ayant plutôt subie, écrit la Commission (en soulignant le mot "subie"). Il affirme également que la travailleuse a "réagi trop fort". Comment doit réagir une travailleuse qui se fait harceler pendant des années?»

Des employeurs passifs

Une caissière d'épicerie de l'Outaouais ainsi qu'une femme de chambre et une préposée aux bénéficiaires - toutes deux de Lanaudière - n'ont pas été protégées par leurs employeurs.

Victime d'attouchements dans un vestiaire, la femme de chambre a même vu ses collègues de liguer contre elle, ce qui a accentué son traumatisme, a souligné la Commission des lésions professionnelles cette année.

L'employeur de la préposée a pour sa part «tenté de la discréditer pour échapper à sa responsabilité», dénonçait le même tribunal l'an dernier. Âgé de 86 ans, le copropriétaire d'un centre pour personne âgées avait pincé le sein de l'employée en riant. Il avait ensuite prétendu vouloir chasser un insecte.

Quant à la caissière du Chelsea Freshmart, elle s'est retrouvée avec des heures de travail réduites après avoir demandé à ne plus travailler avec un collègue lui ayant demandé si elle «aimait sucer les pénis bloqués», tandis que ce dernier restait impuni. En 2013, la Commission des relations de travail a ordonné à son employeur d'indemniser la jeune femme pour son salaire perdu.

Des médecins en rut

En 2014, le Dr Stephen Daniel Harrison, 50 ans, a été radié pour un an après avoir harcelé une étudiante en médecine, qu'il supervisait à l'hôpital St. Mary's de Montréal. Il l'avait attirée dans un recoin où il avait exigé qu'elle touche son pénis, l'avait caressée et avait éjaculé devant elle. Apeurée, l'étudiante a attendu trois mois avant de le dénoncer au Collège des médecins.

Macho men

Empoignade de testicules et propos du genre «Penche-toi gros chien je vais te fourrer dans le cul »... Les «taquineries» sexuelles qui avaient cours entre certains employés d'Olymel ont été dénoncées par le Tribunal des droits de la personne en 2012. «De tels actes constituent une atteinte à la dignité de la personne qui en est l'objet et une intrusion injustifiée dans son intimité. Ils introduisent dans les rapports de travail une dimension sexuelle qu'aucun employé n'est tenu de tolérer», a écrit le juge. Dans ce cas précis, toutefois, la cour a conclu qu'il ne s'agissait pas de harcèlement sexuel, puisque l'employé qui s'en plaignait avait allègrement alimenté ces «jeux» et n'avait pas été marqué psychologiquement.

Près d'un million de victimes silencieuses

29,5% de tous les Canadiens ont déjà subi des avances ou des contacts sexuels non désirés dans le cadre de leur travail

43% des femmes et 12% des hommes ont subi des avances sexuelles verbales

20% des femmes et 9% des hommes ont subi des contacts sexuels

21% des victimes de harcèlement sexuel ont dénoncé la situation à leur employeur

40% des victimes ont affronté directement le harceleur

34% ont parlé de la situation à un proche

19% n'ont rien fait du tout

16% ont quitté leur emploi

7% ont demandé une mutation

Source: Sondage Angus Reid mené en novembre 2014 auprès de 1504 travailleurs canadiens

Pics de dénonciations

Propice au dérapage, la période des partys de Noël de bureau amène une recrudescence des dénonciations de harcèlement sexuel.

«On reçoit aussi plus d'appels en janvier et en septembre, quand les gens rentrent de congé. Les gens prennent du recul pendant leurs vacances et, au retour, ça ne passe plus», précise Cindy Viau, du Groupe d'aide et d'information sur le harcèlement sexuel au travail.

Les dénonciations médiatisées - comme celles formulées à l'automne contre des députés fédéraux et l'animateur vedette Jian Ghomeshi - produisent le même effet.

Pendant quelques semaines, les intervenantes du groupe d'aide ont ainsi reçu quelques dizaines d'appels de plus que d'ordinaire.

Dans toute l'année 2013-2014, elles en ont reçu 6000, ont amorcé 268 nouvelles relations d'aide et traité 25 dossiers légaux.

«Certaines clientes travaillent dans le commerce. D'autres sont ingénieures, avocates, travailleuses de la santé ou enseignantes, énumère Mme Viau. Même si les gens savent mieux reconnaître le harcèlement, il existe malheureusement autant.»

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