Au bout du monde... à Montréal

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Au nom de l'honneur
Au nom de l'honneur

Encore aujourd'hui, des Québécoises sont menacées par leur famille, maltraitées, et parfois mariées de force au nom de l'honneur. »

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Lorsque Maria* a commencé à travailler comme intermédiaire culturelle au Bouclier d'Athéna, elle a eu un choc.

Son premier cas était crève-coeur. Une jeune femme, Rosa, était traitée comme une esclave par son mari et sa belle-famille. Elle devait tout faire: lever avant l'aube, cuisiner, récurer, laver le linge. Elle était pratiquement séquestrée. Mariée de force dans son pays d'origine, elle ne parlait ni français ni anglais.

«Elle n'en pouvait plus, raconte Maria. Sa belle-famille l'insultait. Elle s'est enfuie, c'est la police qui l'a amenée ici. Je ne pensais pas que des gens de ma communauté pouvaient vivre des choses aussi terribles.»

Le Bouclier d'Athéna, un organisme communautaire, s'occupe des femmes immigrantes victimes de violence familiale. Les femmes sont isolées, elles n'osent pas se confier, encore moins porter plainte contre un mari, un frère, une belle-mère ou un cousin. Et souvent, elles ne parlent ni français ni anglais.

Le Bouclier n'arrivait pas à rejoindre ces femmes battues au nom de l'honneur, piégées dans des mariages forcés ou arrangés. Il a donc créé les intermédiaires culturelles et embauché des femmes chargées de travailler comme dépisteuse dans leur propre communauté. Comme Maria. Le but: percer des milieux très fermés, tisser un lien de confiance avec des femmes maltraitées. Des femmes qui vivent à l'autre bout du monde... dans leur maison à Montréal. Le travail est long et ingrat.

Maria doit d'abord casser la mentalité de victime gravée dans la tête de ces femmes. «Elles refusent de parler de violence, dit-elle. Elles me disent que c'est normal, que ça fait partie de leur culture. Je leur réponds qu'elles ont des droits, qu'elles vivent au Canada, pas dans leur pays.»

Elle doit aussi se battre contre le réflexe frileux de sa communauté qui n'aime pas la voir tourner autour des femmes, encore moins les encourager à dénoncer les mauvais traitements dont elles sont victimes. Une communauté qui veille jalousement sur son honneur et où un homme peut dire à un autre: «J'ai vu ta fille se promener avec un garçon.»

Maria soupire. «C'est tellement difficile.»

***

Il y a beaucoup de cas de violence liée à l'honneur, affirme Maude Pontel, coordonnatrice des intermédiaires culturelles au Bouclier d'Athéna. Tout a basculé avec l'affaire Shafia, un spectaculaire crime d'honneur qui a été comme un coup de tonnerre dans le ciel du Montréal immigrant.

Il y a eu un avant et un après-Shafia.

«L'affaire Shafia nous a ébranlées, explique Maude Pontel. Avant Shafia, on mettait tout sur le dos de la violence conjugale avec une grosse note culturelle. Après Shafia, on a compris que c'était de la violence liée à l'honneur. Comme si la lumière était à lowet que tout à coup, on la mettait à high.»

C'est à partir de ce moment-là que le nombre d'intermédiaires culturelles a grimpé.

Lisa et Farida travaillent avec Maria. Elles aussi doivent affronter l'hostilité de leur communauté qui désapprouve leur travail. «Des hommes nous demandent: «Pourquoi tu fais ça? Pourquoi tu travailles pour le Bouclier? Qu'est-ce que tu fais ici? "», raconte Lisa.

Maria vient d'Asie, comme Lisa et Farida. Je les ai rencontrées au Bouclier d'Athéna. Elles m'ont raconté leur quête difficile, leur approche patiente pour ne pas effaroucher les femmes, leurs tentatives quasi désespérées pour essayer de tisser un lien de confiance avec elles. Un travail de moine qui exige un doigté infini.

«Tout tourne autour de la réputation et de l'honneur, explique Farida. Les femmes ne veulent pas être rejetées par leur communauté, car c'est le seul lien qu'elles possèdent avec l'extérieur. Elles ont peur de porter plainte.»

«Mon mari m'appuie, explique Lisa. Nous avons trois filles. Il me dit: «Vas-y!»J'ai besoin de son soutien. Sans lui, je ne pourrais pas faire ce travail.»

Le plus dur? Convaincre les femmes que la violence n'est pas normale, dit Farida.

Comme Rosa qui a mis beaucoup de temps avant de se révolter. Rosa, le premier cas de Maria qui l'avait tant choquée.

«Je suis toujours choquée», précise Maria.

Rosa vit seule avec sa fille depuis un an et demi. Elle est retournée cinq ou six fois dans sa belle-famille avant de se résigner à couper tous les liens. Elle ne veut plus jamais être traitée comme une esclave.

*Tous les noms ont été changés pour préserver l'anonymat des victimes et des gens qui travaillent sur le terrain.




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