Le (timide) retour de l'asile

Des patients des urgences de l'hôpital psychiatrique Louis-H.... (Photo: Martin Tremblay, archives La Presse)

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Des patients des urgences de l'hôpital psychiatrique Louis-H. Lafontaine ainsi que certains bénéficiaires hébergés, en 2008, à l'unité 603 du même hôpital.

Photo: Martin Tremblay, archives La Presse

Un patient suit les visiteurs pas à pas dans les corridors de l'unité 108 de l'hôpital Louis-H. Lafontaine. Un autre sort du fumoir et se plante devant eux. Il les dévisage, immobile, puis repart sans dire un mot.

Ce sera sans doute l'événement de la semaine. Les jours coulent doucement, prévisibles et routiniers, dans «l'unité d'habitation» du grand hôpital psychiatrique de l'est de Montréal.

Pour créer l'ambiance d'une vraie maison, des employés ont eu l'idée d'acheter un canari. Ils ont vite dû le placer à l'abri, derrière la baie vitrée du poste des infirmières: des patients lui chapardaient sa nourriture.

Drôle de maison. Et pourtant, c'en est une, ou presque. Ces patients arpentent les couloirs de Louis-H. Lafontaine depuis des années, voire des décennies. Ils sont chez eux.

Un demi-siècle après le début de la désinstitutionnalisation au Québec, même le personnel de l'hôpital s'y est résigné: pour cette minorité de personnes atteintes de graves troubles mentaux, la vie hors des murs est impossible.

Il y a 70 patients qui vivent ainsi en permanence à «Louis-H.». «Ces gens ont juste besoin de vivre et de mourir. Ils n'ont pas besoin de psychiatre. Ils sont stables, mais sont incapables de fonctionner en société», explique Diane Dupont, chargée de projet à l'hôpital.

Bientôt, la vie de ces hommes et femmes, dont la moyenne d'âge oscille autour de 55 ans, sera bouleversée: ils changeront de maison, car l'hôpital ne veut plus d'eux.

Ce n'est plus son mandat. Il y a longtemps que l'établissement ne s'appelle plus Saint-Jean-de-Dieu, cet immense asile où l'on parquait les «fous» par milliers jusqu'à la fin de leurs jours.

«Notre mission, c'est d'offrir des soins aigus en psychiatrie, pas de faire de l'hébergement», dit Denise Fortin, directrice adjointe de l'établissement. Il n'est «pas humain», dit-elle, de faire manger «des plateaux d'hôpital» à ces patients tous les jours.

Les oubliés du système

Des gens comme les patients de l'unité 108, il y en a partout au Québec. Environ 300 ou 400 à Montréal. Pourtant, jusqu'ici, la plupart d'entre eux ont été aspirés dans un trou noir. Comme la province ne jure que par la réadaptation en société, rien n'a été prévu pour eux.

Alors, ils encombrent les lits des ailes psychiatriques des hôpitaux pendant des mois. Quand ils en sortent, les plus chanceux se retrouvent à Louis-H. Les autres échouent en prison. Ou dans la rue.

C'est pour des patients comme eux que le gouvernement a décidé de renverser la vapeur et d'ouvrir un centre d'hébergement de longue durée, au printemps, dans le nord de Montréal.

Il s'agit d'une importante victoire pour un groupe de psychiatres de Louis-H., du CHUM et de Maisonneuve-Rosemont, qui réclamaient ce centre pour y loger des patients dont toutes les tentatives de réadaptation se soldent par des échecs.

Le gouvernement avait d'abord rejeté l'idée d'un revers de main. Il a fini par se raviser. «Nous avons brisé un tabou, dit Paul Lespérance, chef du service de psychiatrie du CHUM. Il y a une honte collective et historique par rapport à l'internement. Dans ce contexte, remettre en question la désinstitutionnalisation, c'est prêter flanc à la critique.»

La réalité, le Dr Lespérance la vit tous les jours, au centre-ville de Montréal. Bon an mal an, 20% de ses lits sont accaparés par des patients «pour lesquels on ne sait plus quoi faire». Impossible de leur donner leur congé: ils se retrouveraient à la rue. Ou en mourraient.

«Jusqu'ici, la réponse ministérielle a été de soumettre ces gens à des programmes de réadaptation intensive, explique le Dr Lespérance. C'est le mantra. Personne n'est contre la vertu. Mais ces programmes ne sont pas offerts partout et, même lorsqu'ils le sont, une minorité de patients n'y répondent pas. Le centre d'hébergement, c'est un pis-aller, peut-être un aveu d'échec thérapeutique», admet le psychiatre.

Risque de dérive

L'ouverture prochaine d'un centre d'hébergement fait craindre les pires dérives aux défenseurs des droits des malades mentaux. «On a peur, dit Johanne Galipeau, d'Action autonomie. À quels traitements auront droit ces patients? Pourront-ils sortir? Seront-ils casés là-bas comme dans les asiles, avec une pilule et une chaise berçante? On ne le sait pas. On risque d'oublier les gens à cet endroit.»

Les risques de dérive existent bel et bien. Denise Fortin a mené une analyse dans un hôpital montréalais où vivaient 15 patients prétendument réfractaires à la réadaptation. «À notre grande surprise, aucun d'entre eux n'avait réellement le profil pour être hospitalisé en permanence.»

Si les soins étaient mieux organisés, aucun patient n'aurait à être interné, estime Mme Fortin. «Dans un monde idéal, l'hôpital psychiatrique serait comme l'Institut de cardiologie: les patients s'y feraient soigner puis repartiraient stabilisés. Il faut arrêter de produire des fous.»

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