Rue Frontenac: de l'utopie au cauchemar

Rue Frontenac a connu plusieurs vies. Né dans les premiers jours du conflit du... (Photo: David Boily, La Presse)

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Photo: David Boily, La Presse

Rue Frontenac a connu plusieurs vies. Né dans les premiers jours du conflit du Journal de Montréal, le site a d'abord été un moyen de pression avant de se rêver média pérenne. Cette semaine, les coordonnateurs du site ont pourtant révélé un avenir incertain, malgré le succès d'estime. Ce dénouement ne surprend pas la CSN: l'utopie journalistique de Rue Frontenac symbolise aussi un cauchemar syndical.

Rue Frontenac est au pied du mur. Sans investisseur, impossible de continuer à alimenter le site de nouvelles longtemps. Les journalistes continuent à espérer. La nouvelle a pris les fidèles du site par surprise. Mais pas pour Claudette Carbonneau. «C'était écrit dans le ciel», affirme-t-elle lors d'une entrevue réalisée au cours de ses dernières heures à la présidence de la CSN.

Claudette Carbonneau est encore échaudée par les réactions de certains journalistes à l'issue du vote sur la convention collective, après 764 jours de lock-out, en février dernier. Une convention inacceptable et merdique, selon Richard Bousquet, coordonnateur général de Rue Frontenac. «On est partis de la meilleure convention collective pour arriver à la pire.»

Rue Frontenac dans la guerre de tranchées

Le 24 janvier 2009, le déclenchement d'un lock-out au Journal de Montréal ne surprend personne par surprise, et surtout pas les 253 syndiqués. En prévision de l'affrontement, le Syndicat des travailleurs de l'information du Journal, le STIJM, a déménagé ses pénates dans un local voisin, rue Frontenac.

De part et d'autre des piquets de grève, les munitions sont prêtes. Les journalistes veulent mener la bataille avec une arme moderne, internet. Ainsi naît Rue Frontenac. De son côté, le Journal de Montréal profite du conflit pour mettre à l'épreuve son nouveau modèle d'affaire, grâce aux différentes plateformes de Quebecor. Le premier conflit au Journal, lui-même né pendant une grève de La Presse, sera en fait une guerre d'usure.

Considéré comme un moyen de pression, Rue Frontenac fait rapidement grincer des dents. Les employés de bureau lui préfèrent des activités traditionnelles de «piquetage» et manifestation. Les troupes se divisent. Le malaise est palpable à la CSN. «Essayez d'imaginer le débat dans une organisation syndicale, quand un groupe est en conflit dans une fonderie, on va-tu acheter une fonderie?», résume Claudette Carbonneau.

Un moyen de pression qui sème la zizanie

Les journalistes n'hésitent pas à critiquer l'obsolescence des moyens de pression favorisés par la CSN. «Nous étions des lock-outés du Journal de Montréal, nous ne devions pas devenir des employés de Rue Frontenac», explique Patrick Gauthier, journaliste de Rue Frontenac.

«Ils nous proposaient de perdre notre temps 20 heures par semaine sur le trottoir. Ça, ça marchait dans les années 50. Mais nous, on était drôles à voir aller. On était 100 à marcher en rond devant le Journal de Montréal et on empêchait personne d'entrer. Nos boss nous envoyaient quasiment la main! C'était strictement symbolique», décrit un journaliste.

Malgré leurs réserves, la CSN et la FNC (Fédération nationale des communications) se rangent aux côtés des lock-outés et offrent leur soutien à Rue Frontenac. Une firme-conseil, mandatée par leurs soins, entre en jeu pour aider le site à développer un modèle d'affaire: il ne fait guère de doute que les syndiqués ne trouveront pas tous leur place à l'issue du conflit.

L'idée d'une coopérative émerge: les syndiqués espèrent conserver 50 ou 60 postes. Une structure titanesque, qui ne peut vivre qu'avec 10 millions de revenus par année. Autant dire mission impossible. «Ils cherchaient à trouver du travail au plus de monde possible, et pas nécessairement à avoir un projet viable», raconte Paul, une source syndicale. D'autres pistes sont explorées, puis rejetées. «Les gens ne voulaient pas partir en affaires. Ils veulaient un emploi», dit-il.

Rêve de papier

C'est le lancement de la version imprimée, hebdomadaire et gratuite de Rue Frontenac qui scelle toutefois la discorde. Tiré à 75 000 exemplaires, il arrive à l'automne dans les métros, cafés et magasins de la province, au grand dam de la CSN. «C'était précipité et cela n'a pas été fait de façon ordonnée, critique cette source syndicale. On ne part pas un projet comme ça en cachette.»

Mais les syndiqués voient plutôt le papier comme une occasion de renouer avec une partie du lectorat du Journal de Montréal tout en préparant l'après conflit. L'enthousiasme est là. «Pendant la première semaine, on a généré pour deux mois de revenus en pub», dit Raynald Leblanc, alors président du STIJM.

Pourtant, Rue Frontenac, en version papier, se heurte à un obstacle majeur: la peur, réelle, des annonceurs de s'afficher dans une publication qui tire à boulets rouges sur Quebecor. Les agences de placement publicitaires sont dures à convaincre. «Elles étaient frileuses et certaines refusaient même carrément de nous rencontrer tant qu'on était en conflit», dit Richard Bousquet.

Cette difficulté, la CSN croit pouvoir la contourner, quand, dans sa deuxième offre de règlement, Quebecor propose d'imprimer l'hebdomadaire. La proposition est fermement rejetée, pour des raisons éthiques et pratiques, dit-on chez Rue Frontenac. Le refus de cet armistice, porteur pour les annonceurs. condamne Rue Frontenac, dit Paul. «À ce moment-là, j'ai su que c'était fini», explique-t-il.

À la recherche d'un investisseur

Le 26 février, les syndiqués acceptent la nouvelle convention. Mais le Journal ne parvient pas à combler tous les postes offerts. De son côté, Rue Frontenac espère survivre. Une rumeur se répand bientôt: un investisseur manifeste son intérêt pour le site et l'hebdomadaire. Un développement suivi de loin par la CSN. «C'est difficile d'aider des gens qui ont leur propre agenda», déplore-t-on.

Pierre angulaire du futur Rue Frontenac, l'hebdomadaire poursuit sa parution, mais s'endette. La CSN, qui s'était engagée verbalement à backer la marge de crédit de l'hebdomadaire, ne tiendra pas sa promesse, à l'issue du vote du 26 février. La pub de la centrale syndicale se fait elle aussi très rare. «Ils n'ont pas tenu leur parole, et ça nous a mis dans la merde», dit Richard Bousquet.

Le coup de grâce arrive peu après. L'investisseur, Transcontinental selon nos sources, se retire. Un violent «coup de brique» s'abat sur Rue Frontenac. Contacté par La Presse, Transcontinental refuse de commenter. Rue Frontenac cesse sa parution papier et est accolé d'une dette de 120000$. Placé sous la protection de la Loi sur la faillite, Rue Frontenac a 30 jours pour trouver son sauveur.

Les dirigeants de Rue Frontenac ont-ils péché par excès de confiance? Peut-être. «Ils parlaient de salaires de 50 000$, 60 000$. J'avais de la misère à le croire. On nous disait les grandes lignes, sans détails, pour ne pas faire échouer le protocole de retour au travail», dit un ancien de Rue Frontenac.

La critique de Claudette Carbonneau est féroce. «C'était écrit dans le ciel. J'ai fait le deuil d'une publication alternative dès l'instant où j'ai compris que le seul projet était de se vendre à prix fort à Transcontinental. Cet échec ne m'étonne pas. Tout le monde leur a dit que leur plan ne tenait pas la route», dit-elle.

La fin des rédactions

Malgré les revers, bien des journalistes de Rue Frontenac ne regrettent toutefois pas leur choix. «L'espoir Transcontinental a rendu le choix plus facile, dit Patrick Gauthier. Je suis juste en tabarnak qu'ils aient manqué de vision à ce point-là.»

Deux mois après la fin du conflit, les employés rentrés au Journal de Montréal viennent quant à eux de choisir leur nouveau bureau syndical. Un syndicat modèle réduit, qui ne compte plus qu'une quarantaine de membres et regroupe, ironiquement, les anciens syndiqués ainsi que les nouvelles recrues du Journal, venus pour certains de l'agence QMI ou du journal 24H. «C'est weird», résume un journaliste. Les effectifs du Journal sont disséminés à travers la ville. La salle de rédaction de l'imposant bureau du Journal rue Frontenac n'existe plus.

La CSN et la FNC ont tourné la page. «Des conflits qui durent aussi longtemps laissent des blessures importantes. Mais je crois que la majorité des gens avait besoin de passer à autre chose, dit Chantal Larouche, présidente de la FNC. J'ai la conviction que tout a été fait.»

La désillusion syndicale est là chez les journalistes qui ont vécu le conflit. Peu importe le passé de Rue Frontenac, la rupture est maintenant consommée. «La CSN peut bien aider. Mais elle doit surtout aider ses membres. Et ses membres, en tant que tels, sont au Journal de Montréal», estime-t-on, à la CSN.

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