L'opération bariatrique qui a tourné au cauchemar

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Selon la poursuite, les chirurgiens devant procéder au «by-pass gastrique» ont raccordé l'anse biliaire à l'estomac plutôt qu'à l'intestin, causant des mois de souffrance au patient.

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Isabelle Hachey

Deux chirurgiens réputés de Montréal sont poursuivis pour une opération bariatrique qui a tourné au désastre. D'après une requête déposée en Cour supérieure, leur patient a failli mourir en raison d'un «montage inversé» de son circuit intestinal.

La poursuite de 2,3 millions de dollars déposée en 2015 contre Henri Atlas et Ronald Denis, deux chirurgiens de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, soutient que le patient a été victime d'une erreur médicale qui l'a «mené à l'antichambre de la mort».

Un troisième chirurgien visé par la poursuite, Nagi Jean Safa, pratique aujourd'hui dans une clinique de Beyrouth, au Liban.

À la demande de la famille, La Presse a convenu de ne pas identifier le patient, un professionnel respecté de ses pairs et de sa communauté.

Chef du département de chirurgie de l'hôpital du Sacré-Coeur, le Dr Ronald Denis gravite autour des vedettes québécoises. Il est le médecin attitré au Grand Prix de Formule 1 du Canada. C'est aussi lui qui a inspiré l'auteure Fabienne Larouche lors de l'écriture de la populaire télésérie Trauma.

Le 25 octobre 2012, c'est son collègue de longue date, le Dr Henri Atlas, qui a pratiqué un «by-pass gastrique» sur le patient de 240 livres, à l'hôpital du Sacré-Coeur. Le Dr Atlas était assisté du Dr Safa.

L'opération, aussi appelée dérivation gastrique Roux-en-Y, consiste à couper l'intestin grêle de façon à le raccorder à un estomac rapetissé. L'anse biliaire, quant à elle, est raccordée à l'intestin, qui prend ainsi la forme d'un «Y».

Le lendemain de l'opération, les chirurgiens ont jugé l'évolution du patient adéquate, malgré ses nausées et ses vomissements. Il a quitté l'hôpital six jours plus tard.

Ses ennuis ne faisaient que commencer.

Horreur et stupéfaction

«Son état se dégrade progressivement au cours des semaines suivantes», lit-on dans la poursuite judiciaire. Incapable de se nourrir, déshydraté, le patient est admis aux urgences de l'hôpital du Sacré-Coeur le 16 janvier 2013, près de trois mois après avoir subi son opération bariatrique.

Le 19 janvier, le patient est opéré à nouveau, cette fois par le Dr Atlas et le Dr Denis. Au cours de l'opération, les chirurgiens notent que l'anse biliaire est beaucoup trop longue - elle mesure 250 centimètres au lieu de 75 centimètres. Ils écourtent alors l'anse biliaire et donnent congé à leur patient, selon la poursuite.

Malgré cette opération corrective, l'état du patient ne s'améliore pas. Au contraire. Incapable de s'alimenter, il vomit jusqu'à 20 fois par jour. Le 13 mars, il est admis à l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ).

Le Dr Henri Atlas, que l'on voit ici en... (PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.0

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Le Dr Henri Atlas, que l'on voit ici en 2003, soutient que «la chirurgie de dérivation gastrique effectuée sur la personne du Demandeur [...] a été effectuée conformément aux règles de l'art».

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«Il a perdu énormément de poids, ne pèse plus alors que 150 livres et ses vomissements ont une couleur brune et une odeur d'excréments», lit-on dans la poursuite. Le patient «est hospitalisé jusqu'au 27 mars 2013, moment où, désespéré, il quitte l'IUCPQ, préférant mourir chez lui».

À la maison, sa femme le supplie de retourner voir un médecin. Il ne pèse plus que 139 livres et semble à l'article de la mort. Le patient se plie aux arguments de sa femme. Le chirurgien qui l'examine, Stéfane Lebel, le prévient que s'il n'est pas hospitalisé, «il va mourir d'ici quelques semaines, sinon quelques jours».

À l'IUCPQ, on tente de gaver le patient par un tube inséré dans l'intestin grêle. En vain.

L'opération permet toutefois aux médecins de constater un phénomène étrange : les aliments remontent vers l'estomac au lieu de descendre vers les intestins.

«Le 16 avril 2013, Dr Lebel et Dr [Simon] Marceau se résolvent à croire l'impensable, soit que ce n'est pas en fait un by-pass gastrique qui a été fait mais que c'est plutôt un montage inversé de l'anse alimentaire qui a été effectué à Montréal», lit-on dans la poursuite.

L'homme est sous le choc. On le prévient qu'il doit passer à nouveau sous le bistouri, sans quoi, c'est la mort assurée.

Pendant six heures, le 18 avril, le Dr Lebel démembre entièrement le « by-pass » confectionné par ses collègues montréalais et tente de reconstruire un circuit alimentaire et digestif aussi anatomique que possible.

Le diagnostic postopératoire confirme l'inversion du premier montage chirurgical, selon la poursuite. L'anse biliaire avait été raccordée à l'estomac plutôt qu'à l'intestin, ce qui créait un montage circulaire en «O» plutôt qu'en «Y».

«Le circuit [...] fonctionnait ainsi à sens inverse, les aliments dans l'estomac ne pouvant descendre, imparfaitement, que par gravité, à contre-courant du péristaltisme de l'anse biliaire qui y avait été greffée par l'équipe chirurgicale.»

Après l'opération, le patient a été maintenu dans un coma artificiel dans l'unité des soins intensifs. Au bout de cinq mois d'horreur, le cauchemar était fini - ou du moins le croyait-il.

Les chirurgiens rejettent le blâme

Les trois chirurgiens poursuivis nient toute erreur médicale.

«Le Dr Atlas considère que la chirurgie de dérivation gastrique effectuée sur la personne du Demandeur [...] a été effectuée conformément aux règles de l'art», lit-on dans sa défense écrite. Tout comme ses deux collègues, le Dr Atlas soumet qu'il n'existe «aucun lien» entre une «supposée faute» et les «malheureuses complications» subies par le patient.

Joints par La Presse, les trois chirurgiens se sont abstenus de commenter davantage la poursuite.

Pour le patient, les contrecoups ont été longs et pénibles.

Pour l'aider à supporter la douleur qui lui tailladait l'estomac pendant son hospitalisation, on lui a administré de la morphine. Le sevrage a été difficile. La dépendance aux narcotiques a fini par se transformer en dépendance à l'alcool, lit-on dans la poursuite.

L'homme s'est retrouvé en cure de désintoxication. Affaibli, humilié, il n'avait plus la force d'exercer sa profession. Il n'était plus l'homme performant qu'il avait toujours été. L'homme à qui tout semblait réussir, jusqu'à ce qu'une intervention chirurgicale ne fasse basculer sa vie.

L'été dernier, il s'est donné la mort.

En tant qu'héritière, c'est sa femme qui a repris la poursuite contre les chirurgiens.

***

PAS UNE PREMIÈRE

Au moins un autre Québécois aurait été victime d'une erreur de montage en cours d'opération bariatrique. En 2003, Jean-Guy Boulianne, un Saguenéen souffrant d'obésité morbide, a subi une dérivation gastrique à l'hôpital Laval de Québec. Son état s'est ensuite dégradé, selon une poursuite judiciaire déposée en 2005. Dix jours après la première opération, l'homme est à nouveau passé en salle d'opération. Les médecins ont constaté un «montage inversé» ; le contenu intestinal se déversait dans l'estomac. Ils ont tenté de réparer les dégâts. Trop tard. Jean-Guy Boulianne, père de trois enfants, est mort au bout de 18 jours.




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