«J'ai facilité les activités du crime organisé», admet l'ex-avocat Loris Cavaliere

Loris Cavaliere était reconnu comme l'avocat des membres du... (Photo André Pichette, archives La Presse)

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Loris Cavaliere était reconnu comme l'avocat des membres du clan sicilien de la mafia montréalaise.

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Daniel Renaud
La Presse

À force de fréquenter des individus liés au crime organisé, la ligne est devenue mince entre l'amitié et la relation purement professionnelle. Ajoutez à cela un ego grandissant au même rythme que le respect imposé par le fait d'être vu en compagnie de grosses pointures du crime, c'était suffisant pour que la ligne soit franchie.

C'est ainsi que Loris Cavaliere a expliqué hier aux commissaires aux libérations conditionnelles comment il a pu basculer jusqu'à ce que les enquêteurs de l'Escouade régionale mixte (ERM) de la Sûreté du Québec lui passent les menottes à l'aube du 19 novembre 2015 dans une importante opération visant à décapiter une alliance mafia-motards-gangs de rue qui dirigeait le crime organisé montréalais.

« Tout a débuté quand j'ai commencé dans les années 80. Tout jeune avocat veut avoir les plus gros clients. De fil en aiguille, j'ai bâti une clientèle issue du crime organisé », a commencé Loris Cavaliere, captant immédiatement l'attention des commissaires Marie-Claude Frenette et Francine Cantin. 

« Ça commence par un café. Mais à force de les fréquenter, ça devient de l'amitié. Et mon bureau est devenu la gare centrale. »

L'ex-avocat a été condamné à 34 mois de pénitencier en février dernier après avoir plaidé coupable à deux accusations de gangstérisme et de possession d'arme. Son bureau du boulevard Saint-Laurent était devenu un lieu de rencontre d'individus associés à la mafia, aux motards et aux gangs de rue. Les policiers y ont installé des micros. Son téléphone a également été mis sur écoute.

« Quand tu écoutes chacune des conversations, elles ne sont pas tellement incriminantes. Mais lorsque tu les mets bout à bout, c'est vrai que j'ai facilité les activités du crime organisé. Mais tout cela ne se fait pas du jour au lendemain, c'est graduel. Je savais ce qu'ils [les coaccusés] faisaient et qu'ils ne parlaient sûrement pas d'un party de Noël dans mon bureau. J'aurais dû mettre mon pied à terre, mais je ne l'ai pas fait », a-t-il dit.

Vêtu d'un chandail à la mode, s'entraînant visiblement quotidiennement, Loris Cavaliere a expliqué que c'est en 2014 et 2015 « que tout a dérapé » et que « c'était rendu hors de contrôle ». Il ne l'a pas dit, mais ce dérapage coïncide avec la mort naturelle du parrain de la mafia montréalaise, Vito Rizzuto, en décembre 2013.

«Ce ne sont pas des amis»

Il a aussi raconté que « quelqu'un » lui avait apporté une arme en raison de menaces qu'il avait reçues. « Deux fois, on est venu déposer un papier », a-t-il décrit. Selon lui, durant au moins deux ans, l'arme est demeurée dans le tiroir gauche de son bureau, et les balles dans le tiroir de droite. C'est cette arme que les policiers ont trouvée.

Cavaliere jure qu'il a coupé les ponts avec ses anciens clients liés au crime organisé : « Ce ne sont pas des amis, c'est en prison que tu le réalises. » Il dit n'avoir aucune crainte. « Vous pouvez même écrire mon adresse », a-t-il lancé.

Il n'exclut pas de récupérer son titre d'avocat si le Barreau le lui permet, ne serait-ce que pour être appelé maître, pour la fierté de ses parents. Cavaliere est devenu ému lorsqu'il a parlé de ses proches. 

« Il y a des conséquences pour ma famille. Mon petit-fils, un jour, il va falloir que je m'assoie avec lui et que je lui explique. »

« Je côtoyais des importateurs ou des vendeurs de drogue, jamais des consommateurs. En prison, j'ai réalisé les ravages que cela peut causer », a-t-il exprimé au sujet des impacts que son crime a pu avoir sur la société.

Une fois libre, Cavaliere veut s'occuper de sa famille, travailler dans le domaine de l'automobile et habiter « dans le Nord ». Il dit avoir assez d'argent pour bien vivre. Même s'il recouvre son titre d'avocat, il ne croit pas qu'on va le revoir dans un palais de justice et qu'il va récupérer ses clients. « De toute façon, pensez-vous qu'ils auraient encore confiance en moi ? », a-t-il demandé aux commissaires. Il croit que le Barreau devrait donner des cours aux jeunes avocats pour ne pas qu'ils glissent comme lui l'a fait.

Loris Cavaliere a commencé l'audience assis bien droit, mais l'a finie détendu, affalé dans son fauteuil, comme on l'a vu des centaines de fois au palais de justice de Montréal. Inconsciemment, il savait probablement qu'il avait convaincu les commissaires.

« La Commission n'est pas très satisfaite de vos réponses sur les conséquences de vos gestes pour la société, mais nous croyons que la détention a eu un effet dissuasif et que le risque de récidive est faible », a déclaré la commissaire Cantin, avant d'accorder à l'ex-criminaliste la permission d'aller dans une maison de transition pour une période de six mois.

Cavaliere ne pourra toutefois pas rencontrer d' individus ayant un casier judiciaire ou étant liés à une organisation criminelle, ni fréquenter les cafés italiens.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l'adresse postale de La Presse.

EXTRAITS DU TÉMOIGNAGE

« La journée où ils m'ont passé les menottes, ça a été comme un coup sur le nez. Ça m'a frappé comme un train. J'étais sous le choc, j'étais K.-O. »

« Ils [les clients du crime organisé] ne sont pas demeurés mes amis. Quand tu te fais arrêter, tu ne leur sers plus à rien. Je n'ai plus de leurs nouvelles. »

« Depuis que j'ai pris mes distances, je vis mieux et je dors mieux. »

« Je n'ai pas fait une cenne avec le crime. J'ai fait de l'argent avec mes clients qui me payaient pour mes services à la cour. Si ça n'avait pas été moi, ça aurait été un autre avocat. »

« C'était stressant. Un moment donné, j'avais reçu des menaces. Mais quand tu es dans le milieu, tu ne peux pas appeler le 911. Les clients n'accepteraient pas ça. »

« J'ai vécu dans un tourbillon, mais ce n'était pas la réalité. C'est quand tu sors du tourbillon que tu la vois. »

« Je n'aurais jamais pensé que la police aurait pu intercepter les conversations dans un bureau d'avocat. »

« Des avocats m'ont dit : "Depuis que cela t'est arrivé, la pratique a changé." »

« Je n'ai pas de rancune envers les coaccusés et la police. Chacun a fait ce qu'il avait à faire. »

« J'étais dans ma bulle et ma bulle a pété. Je suis tombé et c'est à moi de me relever. »




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