«Le crime organisé est fractionné et affaibli», selon un commandant du SPVM

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Nicodemo Milano, commandant de la Division du crime organisé de la police de Montréal, croit que le crime organisé de la métropole est actuellement fractionné et affaibli.

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Daniel Renaud
La Presse

La semaine dernière, un membre des Hells Angels et d'autres individus ont été arrêtés par la Sûreté du Québec dans une suite de l'enquête Magot-Mastiff, qui a décapité en novembre dernier l'alliance entre la mafia, les motards et les gangs de rue qui dirigeait le crime organisé à Montréal. Mais quel est le portrait du crime organisé de la métropole aujourd'hui, sept mois après cette frappe ? Entrevue avec le commandant de la Division du crime organisé de la police de Montréal, Nicodemo Milano.

Vito Rizzuto en janvier 2013... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, archives LA PRESSE) - image 1.0

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Vito Rizzuto en janvier 2013

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Q: Plus de six mois après l'opération Magot-Mastiff qui a décapité le crime organisé montréalais, est-ce que l'alliance entre mafia, motards  et gangs de rue existe toujours ?

R: Le portrait n'a pas beaucoup changé. L'alliance se poursuit avec d'autres acteurs qui ont pris la relève de ceux qui sont en prison. Il va toujours y avoir une alliance, surtout tant qu'il n'y aura pas un leadership clair identifié sur le territoire de l'île de Montréal. Présentement, il n'y a aucun leadership qui contrôle le crime organisé à Montréal. Il est fractionné et affaibli. Mais l'alliance ne se limite pas qu'à ces groupes ; il ne faut pas mettre de côté le crime organisé traditionnel dans les communautés irlandaise, asiatique et du Moyen-Orient, qui est très présent à Montréal.

Q: Croyez-vous encore à la nomination d'un parrain à la tête de la mafia montréalaise ? Il n'y en aurait plus depuis la mort de Vito Rizzuto en décembre 2013.

R: Le dernier leadership clair, net, sans équivoque et incontesté était assumé par Vito Rizzuto. Je crois que le crime organisé traditionnel italien (COTI) va toujours être plus florissant avec un leadership clair. Oui, je crois qu'il y aura un nouveau parrain ou un chef un jour. Mais est-ce que ce jour est proche ? Je n'ai pas la réponse.

Q: Est-ce que vous croyez que Magot-Mastiff a planté le dernier clou dans le cercueil de la prédominance des Siciliens à la tête de la mafia de Montréal, après 30 ans de règne, au profit d'une prédominance calabraise ?

R: Difficile de dire si une mafia est en train de s'éteindre et si une autre est en train de naître. Les familles siciliennes établies sont clairement en déclin. La famille Sollecito est lourdement atteinte et je crois que c'est terminé pour elle. Je resterai prudent et je dirai que l'on assiste à une transformation de la mafia sicilienne. Parce que personne, pour l'instant, ne s'est manifesté pour la remplacer. Nos enquêtes démontrent qu'il est faux de prétendre que les Calabrais sont en voie de prendre la direction de la mafia montréalaise. En revanche, ils pourraient le faire un jour.

Q: En attendant, est-ce que la Table de direction de la mafia qui avait succédé à Vito Rizzuto après la mort naturelle du parrain en décembre 2013 existe toujours ?

R: Non, elle n'existe plus.

Q: Croyez-vous que la mafia montréalaise pourrait un jour être une succursale de la mafia torontoise, comme elle a été, à une époque, celle de la mafia new-yorkaise ?

R: L'Ontario est en bonne position pour assumer une relève avec le Québec. Cependant, nos enquêtes démontrent que c'est tout à fait faux que la mafia torontoise veut s'étendre dans notre province. Elle a les contacts à Montréal. Elle pourrait avoir une certaine influence sur les futurs patrons de la mafia montréalaise, mais ce n'est assurément pas elle qui va tirer les ficelles.

Q: Craignez-vous qu'à court ou moyen terme, une guerre puisse éclater entre deux organisations criminelles à Montréal ?

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ne craint pas de guerres entre organisations. Il craint davantage des luttes à l'interne, étant donné qu'il n'y a pas de leadership. Il y a un changement de génération au sein des groupes criminels, y compris les motards. Cela crée, et va encore créer, des conflits. Les événements de violence ne vont pas diminuer, mais je ne veux pas nécessairement dire qu'ils vont augmenter. Mais la nouvelle génération règle ses différends avec violence plus rapidement que jadis. Au sein de la mafia, des gens ont actuellement des contrats sur leur tête. Ce n'est pas fini.

Q: Est-ce que la mafia et les Hells Angels - et même d'autres groupes criminels -  se partagent le territoire à Montréal, comme l'exposait une carte de la ville déposée dans le cadre des superprocès Printemps 2001 ?

R: Nos enquêtes au SPVM démontrent que les territoires de stupéfiants existent toujours, mais qu'ils sont de plus en plus difficiles à identifier. Les modes d'approvisionnement et de livraison ont changé. Maintenant, le crime organisé brasse ses affaires sur l'internet, par Skype et par messages textes indéchiffrables (PGP). La notion de territoires n'existe plus seulement par rapport à des rues, mais par rapport aux types de stupéfiants ou une matière première qu'une organisation importe ou trafique, ou une activité ou une tâche précise qu'un autre groupe criminel peut remplir. La carte de Printemps 2001 n'est plus à jour. C'est maintenant difficile au SPVM de dire qu'à tel coin de rue, ce sont les motards, tel autre, la mafia, et tel autre, les gangs de rue. Et aujourd'hui, le crime organisé est un crime d'occasions d'affaires qui ne se limite plus à une nationalité, une langue, une couleur ou une religion.

Q: Est-ce que Magot-Mastiff, dans laquelle les corps policiers se sont partagé effectifs, ressources, budgets et mandats, représente l'avenir, du moins à court et moyen terme, des enquêtes contre le crime organisé au Québec ?

R: Ce n'est pas parce que la police n'a pas d'argent, mais nos ressources sont mises à l'épreuve par diverses menaces partout dans le monde, et la menace nationale doit être une priorité. C'est le futur des enquêtes sur le crime organisé que de travailler en partenariat, ne serait-ce que pour avoir plus de robustesse et réunir les expertises autour d'une même table. Il faut faire preuve de maturité et comprendre l'importance de mettre de côté les drapeaux et les territoires. Si l'on demeure seulement dans notre carré de sable, on va peut-être avoir un bon taux d'efficacité, mais ce sera limité. On réussira seulement à couper un tentacule de la pieuvre.

***

Avertissement

Nicodemo Milano connaît bien le crime organisé, en particulier la mafia montréalaise et les Hells Angels. Il a notamment été commandant à l'Escouade régionale mixte (ERM) de la Sûreté du Québec, qui lutte principalement contre les motards, et a témoigné au début des travaux de la commission Charbonneau. Toutefois, il tient à préciser qu'il a parlé, durant cette entrevue, en son nom personnel et en celui du SPVM, et non pas en ceux de la Sûreté du Québec, qui enquête sur les motards dans la province, et de la Gendarmerie royale du Canada, qui a pour mandat de lutter contre la mafia. Cette entrevue n'a aucun lien avec les arrestations de l'enquête Magot-Mastiff de la semaine dernière et avait été planifiée auparavant.

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