Guerre des motards: survivre à 17 ans de cauchemar

Robert Corriveau est la victime oubliée de l'attentat... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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Robert Corriveau est la victime oubliée de l'attentat du 8 septembre 1997, qui a coûté la vie à son collègue Pierre Rondeau. Dix-sept ans plus tard, il est toujours hanté par l'attentat commis par deux motards.

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Juillet 1994. Une guerre sanglante éclate entre les Hells Angels et les Rock Machine pour le contrôle du trafic de drogue au Québec. Les motards ne feront pas que s'entretuer. En 8 ans, 29 personnes qui n'ont rien à voir avec le crime organisé seront assassinées ou blessées. D'innocentes victimes et leurs proches vivent toujours avec les séquelles de cette période noire. Parmi eux, Robert Corriveau, ce gardien de prison dont le coéquipier a été criblé de balles sous ses yeux dans l'attaque de leur fourgon cellulaire. Le survivant accorde à La Presse sa première entrevue en près de 20 ans.

Le 8 septembre 1997, l'agent correctionnel Robert Corriveau... (PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE) - image 1.0

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Le 8 septembre 1997, l'agent correctionnel Robert Corriveau accompagnait son collègue Pierre Rondeau, qui était au volant d'un fourgon cellulaire, lorsque deux motards ont fait feu sur eux.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Toutes les nuits depuis 17 ans, Robert Corriveau fait des cauchemars.

Le moindre bruit soudain le fait trembler. « J'aimerais ça faire mon coq et vous dire que je m'en suis sorti, mais ce serait mentir. »

Robert Corriveau est la victime oubliée de l'attentat du 8 septembre 1997.

Ce matin-là, deux motards qui voulaient grimper dans la hiérarchie des Hells Angels ont attaqué un fourgon cellulaire dans lequel se trouvaient deux agents correctionnels en route vers la prison de Rivière-des-Prairies.

L'agent qui conduisait le fourgon, Pierre Rondeau, a péri sous les balles. M. Corriveau était assis à sa droite.

L'histoire se souvient de M. Rondeau, mais pas de M. Corriveau. L'homme, aujourd'hui âgé de 68 ans, a tout fait pour se faire oublier. C'est sa première entrevue en 17 ans.

Au début de l'entretien, M. Corriveau est méfiant. Il ne cesse de jeter des regards au photographe qui a posé son appareil à côté de lui. On le rassure: on ne filme pas.

« Je ne peux pas parler. Il a des tatoos », dit le gardien de prison à la retraite en pointant le photographe, dont le chandail à manches courtes permet à peine d'entrevoir un début de tatouage. Le photographe a beau lui expliquer qu'il s'agit d'un dessin d'inspiration autochtone symbolisant ses deux enfants, l'homme ne semble pas rassuré.

M. Corriveau répond à quelques questions puis revient à la charge: « Ta figure me dit quelque chose. Je transportais une cinquantaine de peddlers par jour, je ne peux pas me rappeler de tout le monde. »

« Montre-moi tes mains », insiste-t-il. Les criminels ont souvent les mains tatouées de symboles propres à ceux qui ont fait du temps. Le photographe se prête au jeu. Ses mains sont aussi blanches que sa fiche judiciaire.

Depuis 17 ans, M. Corriveau est sur le qui-vive. « Ce jour-là, ils m'ont volé mes nerfs. Ce n'est pas revenu encore », explique-t-il, assis dans la cuisine de son bungalow de la banlieue de Montréal. Il évite de prononcer les noms de ceux qui ont ruiné sa vie.

En 1997, M. Corriveau avait 28 ans d'expérience. Le « scout » - surnom dont il a hérité en début de carrière puisqu'il était toujours le premier à se porter volontaire - faisait équipe avec M. Rondeau depuis plusieurs années.

Le duo était chargé du transport des détenus entre le palais de justice et le centre de détention de Rivière-des-Prairies.

Ce matin-là, vers 6 h 30, à un jet de pierre de la prison, leur fourgon immobilisé à un arrêt obligatoire a été criblé de balles. « Pierre était en train de me raconter les noces auxquelles il était allé avec sa blonde durant la fin de semaine. Puis, pow-pow-pow, raconte-t-il. On ne pouvait pas s'attendre à ça. On n'avait pas de détenus à bord, donc pas de risque d'évasion. »

M. Corriveau a eu le temps de voir une silhouette noire appuyée sur le capot du fourgon, avant de se « garrocher dans le fond de l'autobus ». « Tu vois les balles rentrer dans ton chum. Tu l'entends gémir à chaque impact. Tu attends ton tour. Puis, le grand silence », décrit-il en laissant échapper un long soupir.

À l'époque, seul le conducteur du fourgon portait une arme. « Si j'avais été armé, j'aurais pu me défendre, regrette-t-il. C'est sûr que j'aurais répliqué. »

M. Corriveau n'a pas été atteint par la pluie de balles qui ont troué le véhicule - on apprendra par la suite que l'arme du second tireur s'est enrayée.

Les deux gardiens ont été emmenés au même hôpital. M. Rondeau, âgé de 49 ans et père de deux enfants, est mort peu de temps après. M. Corriveau a reçu son congé le jour même. Ses filles et sa femme ont couru à son chevet. « Il paraît que j'étais bien solide, m'a dit ma fille. C'est après que... », laisse-t-il tomber sans terminer sa phrase.

M. Corriveau n'a pas été capable de reporter l'uniforme. Ni de se trouver un autre emploi. « C'est peut-être par lâcheté, je ne sais pas », dit l'homme, dur envers lui-même.

Insomnies

Les six mois suivant la tragédie, M. Corriveau n'a pratiquement pas dormi. Il a rejeté toute l'aide qu'on lui offrait. Lorsque ses confrères de travail téléphonaient pour prendre de ses nouvelles, il raccrochait le plus vite possible.

Le gardien de prison à la retraite a coupé tout contact avec ses anciens collègues. « J'ai mis une barrure ici pour essayer d'oublier », explique-t-il en montrant sa tête. Il a fini par consulter un psy qui l'a aidé. « Un peu », dit-il. C'est surtout le golf - sport qu'il pratique en solitaire - qui lui fait du bien.

M. Corriveau se sent coupable d'avoir survécu. Il aurait pu être le conducteur du fourgon ce jour-là. Les balles lui étaient autant destinées. « À Noël, c'est toujours une mauvaise période, peut-être parce que je pense aux garçons de Pierre qui n'ont plus de père », réfléchit-il à haute voix.

Années difficiles

Debout à ses côtés pour une partie de l'entrevue, sa femme opine de la tête. « Les premières années ont été vraiment difficiles. Il se sentait coupable de s'amuser. On était dans une fête et ça le prenait: il fallait s'en aller. Ça urgeait », se souvient-elle.

Le sexagénaire regarde sa femme avant d'ajouter: « Ça me gêne de dire ça, après tout ce temps, mais je me sens encore un petit peu de même. »

En 2008, le procès de l'un des deux tireurs, Paul Fontaine, a ravivé sa douleur. « Je l'ai regardé dans les yeux [il refuse de nommer le motard]. J'ai fait ce que j'avais à faire. J'avais retrouvé mon instinct de gardien. »

Plan des Hells Angels

L'attentat faisait partie d'un plan des Hells Angels. En faisant tuer des gardiens de prison (pris au hasard), le chef des motards, Maurice Boucher, voulait déstabiliser le système judiciaire et décourager la délation au sein de ses troupes.

Ironie du sort, le second tireur dont l'arme s'est enrayée, Stéphane Gagné, est devenu délateur quelques mois après l'attentat.

Gagné a permis la condamnation de Boucher à perpétuité pour avoir commandé les meurtres de deux gardiens (Rondeau et Diane Lavigne, tuée plus tôt la même année) et finalement de Fontaine - le tireur retrouvé après une cavale de sept ans.

Qu'est-ce qui vous garde en vie, M. Corriveau? lui demande-t-on. « Ma femme. Mes enfants. Mes petits-enfants », répond-il sans hésitation.

L'épreuve a visiblement soudé le couple. « Dès que Robert est nerveux, il se remet à trembler. C'est un handicap, mais il est bien beau et bien fin pareil », dit sa femme en laissant échapper un rire rempli de tendresse.

« On va faire de nos petits-enfants de bons adultes. C'est notre mission maintenant », lance le sexagénaire en la regardant à son tour.

L'entrevue est terminée. L'homme nous reconduit à l'extérieur, non sans avoir serré la main du photographe. Sa façon de lui dire qu'il avait gagné sa confiance. Une confiance à jamais ébranlée en raison d'un « acte d'une lâcheté absolue » pour paraphraser le ministre de la Sécurité publique de l'époque.

Le 9 août 1995, un attentat à la... (Photo Michel Gravel, Archives La Presse) - image 2.0

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Le 9 août 1995, un attentat à la voiture piégée a fait une innocente victime, Daniel Desrochers, 11 ans, qui marchait dans la rue Adam avec un ami quand l'explosion s'est produite.

Photo Michel Gravel, Archives La Presse

Le 7 juillet 2000, une serveuse d'un restaurant... (PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.1

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Le 7 juillet 2000, une serveuse d'un restaurant de Montréal-Nord est utilisée comme bouclier humain et est atteinte de quatre balles lors d'une fusillade qui visait deux sympathisants des Hells Angels.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Chronologie d'une guerre sanglante

1991-1994

Durant ces années-là, les Hells Angels font comprendre aux trafiquants de drogue qu'ils ont intérêt à s'associer à eux s'ils veulent poursuivre leur commerce illicite. Certains résistent. C'est ainsi que les Rock Machine et des gangs indépendants décident de former l'Alliance.

Juillet 1994

La guerre éclate. Des membres de l'Alliance fomentent le projet de faire exploser le local d'un club-école des Hells Angels, sur la Rive-Sud. La Sûreté du Québec coupe court à leur projet en saisissant de la dynamite et des armes dans des motels de Boucherville et d'Anjou. Le 14 juillet, le cadavre de Pierre Daoust, une relation des Hells Angels, est trouvé dans son commerce de Montréal. Il a été assassiné. Le jour même, Normand Robitaille, qui deviendra l'un des plus puissants Hells Angels du Québec, est victime d'une tentative de meurtre alors qu'il se trouve dans une station-service de Montréal.

9 août 1995

Daniel Desrochers, un garçon de 11 ans, marche avec un ami dans la rue Adam, dans Hochelaga-Maisonneuve, lorsqu'une Jeep explose. Un sympathisant des Hells Angels est la cible de cet attentat à la voiture piégée. Le petit garçon reçoit un éclat de métal dans le crâne. Il restera quatre jours dans le coma avant de mourir. Sa mère, Josée-Anne Desrochers, mène ensuite un courageux combat pour que les familles des victimes du crime organisé soient mieux soutenues par l'État. Elle meurt 10 ans après son fils d'une pneumonie. Elle venait d'avoir 40 ans.

4 octobre 1995

Création de l'escouade Carcajou, formée d'enquêteurs de la SQ, du SPVM et d'autres corps de police. Quatre-vingts personnes y travaillent dans un lieu tenu secret. La priorité est accordée au recrutement de témoins repentis.

2 mai 1997

Adoption de la première version de la Loi sur le gangstérisme qui permet notamment aux policiers d'intercepter les conversations privées sur une période d'un an.

7 juillet 2000

Une serveuse d'un restaurant de Montréal-Nord est utilisée comme bouclier humain dans une fusillade. Ce matin-là, Hélène Brunet sert Robert Savard et Normand Descôteaux, deux sympathisants des Hells Angels, alors qu'un homme cagoulé fait irruption dans le restaurant et fait feu sur les motards. Descôteaux décide d'empoigner la serveuse qui reçoit quatre balles dans un bras et dans une jambe. La femme s'est battue ensuite pour obtenir une nouvelle loi antigang plus efficace.

13 septembre 2000

Le reporter judiciaire Michel Auger est atteint de six balles dans le terrain de stationnement du Journal de Montréal, rue Frontenac. Il survit à l'attentat et reprend son travail de journaliste. Ce sont les Hells Angels qui ont commandé l'attaque, ont plus tard confirmé des membres du gang des motards arrêtés dans le cadre de l'opération Printemps 2001.

Fin septembre-début octobre 2000

Les Hells Angels et les Rock Machine concluent la paix lors de rencontres au palais de justice de Québec et dans un restaurant de Montréal. Mais certains éléments des Rock Machine et des trafiquants indépendants décident néanmoins de poursuivre la lutte et la guerre continue.

Novembre 2000

Les Rock Machine se joignent aux Bandidos, un gang criminel international ennemi des Hells.

28 mars 2001

La police frappe un gros coup. Plus d'une centaine de Hells Angels et de leurs associés sont arrêtés dont presque tous les membres du club élite des Nomads. Ils sont accusés de 13 meurtres - dont celui d'une innocente victime, Serge Hervieux - tous commis depuis 1994.

5 juin 2002

La police s'attaque maintenant aux Bandidos. Cette opération baptisée Amigos met fin à la guerre dans la région de Montréal. Ceux qui n'ont pas été arrêtés sont partis pour l'Ontario. Un mois plus tard, en juillet, deux Rock Machine et deux Hells Angels se rencontrent dans un restaurant de la région de Québec. «C'est ça l'entente», dira l'un d'eux selon un témoin de la rencontre. C'est la fin d'une guerre sanglante. Bilan d'un long conflit: 160 morts et 180 blessés dans les deux camps. Vingt-neuf autres personnes qui n'ont rien à voir avec le crime organisé seront assassinées ou blessées.

- Avec la collaboration de Daniel Renaud




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