Des étudiants du Collège Lionel-Groulx soupçonnés de terrorisme

Le collègue Lionel-Groulx poursuit trois de ses élèves... (PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE)

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Le collègue Lionel-Groulx poursuit trois de ses élèves et leurs mères: le cégep et ses assureurs leur réclament 108 000 $ parce qu'ils ont causé un feu dans les résidences, alors qu'ils faisaient cuire des frites.

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Perquisitions, entrées subreptices, filatures, écoute électronique: les enquêteurs de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) n'ont lésiné sur aucun moyen, au cours des dernières années, pour tout savoir sur l'association étudiante du Collège Lionel-Groulx et certains de ses membres, qu'elle associe au Parti communiste révolutionnaire et qu'elle soupçonne d'avoir planifié, facilité ou commis des actes terroristes.

L'enquête, baptisée C-Sonore, a permis de saisir des dizaines de documents, mais aussi un gilet pare-balles de la Sûreté du Québec, caché dans un coffre-fort, et du matériel qui aurait pu servir à commettre des attaques à l'explosif. Malgré tout ce travail, la GRC n'a toutefois annoncé aucune mise en accusation pour le moment.

C'est ce qui ressort de documents judiciaires obtenus par décision du tribunal à l'initiative de La Presse.

Perquisitions à l'association étudiante

Le 27 février 2013, des policiers de l'Équipe intégrée de la sécurité nationale (EISN) de la GRC ont mené des perquisitions dans les locaux de l'Association générale des étudiantes et étudiants du Collège Lionel-Groulx (AGEECLG), à Sainte-Thérèse, dans la couronne nord de Montréal. Des résidences de Saguenay, Saint-Bruno-de-Montarville et Montréal ont également été perquisitionnées.

Dans un communiqué, la GRC a annoncé que ces perquisitions étaient liées à trois actes terroristes: celui d'un centre de recrutement militaire de Trois-Rivières en 2010, l'explosion d'un pylône d'Hydro-Québec en Estrie en 2004 et celle de la voiture de Carol Montreuil, porte-parole de l'Institut canadien du pétrole, en 2006. Personne n'a été blessé lors de ces attaques qui ont été revendiquées par un groupe qui s'est baptisé l'Initiative de résistance internationaliste (IRI).

Les documents obtenus par La Presse, même s'ils sont abondamment censurés - ce qui ne permet pas de connaître les noms de la dizaine de personnes visées par l'enquête -, détaillent les moyens d'enquête des policiers.

Micros cachés

Dans une déclaration sous serment datée du 22 février 2013, une caporale de la GRC explique l'enquête C-Sonore afin de convaincre un juge de lancer les mandats de perquisition leur permettant notamment de chercher des explosifs. On apprend que, depuis le début de 2012, les enquêteurs écoutaient, en vertu d'autorisations judiciaires, les conversations téléphoniques des sujets et qu'ils avaient installé des micros dans le local de l'AGEECLG. On suivait également des individus; on a même fait des entrées subreptices chez certains d'entre eux ainsi que dans le local de l'association. Ce type d'action consiste à entrer dans des lieux visés par l'enquête pour effectuer des observations, à l'insu des occupants, sans que rien ne soit saisi.

On apprend que les enquêteurs s'intéressent particulièrement au Parti communiste révolutionnaire (PCR), qui compterait plusieurs membres à Lionel-Groulx.

Mais un des sujets visés par l'enquête de la GRC a confié aux limiers, en 2008, que le PCR n'est pas lié à l'IRI, «mais que les membres du PCR sont des amis des membres de l'IRI qui ont commis les attentats à la bombe de 2004 et 2006», lit-on. La personne ajoute également qu'elle était en accord avec l'attaque du pylône, mais pas avec celle qui a visé la voiture de Carol Montreuil, «car il aurait pu y avoir des blessés».

«Noms de guerre» et explosifs

Lors d'une entrée subreptice chez un sujet, on a trouvé une liste de «noms de guerre des membres» qu'il a rencontrés avec, dans certains cas, la mention «en lien avec TR».

En 2010, un attentat a été perpétré contre... (Photo Olivier Croteau, Archives Le Nouvelliste) - image 2.0

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En 2010, un attentat a été perpétré contre un centre de recrutement militaire à Trois-Rivières. L'attaque a été revendiquée par un groupe baptisé l'Initiative de résistance internationaliste.

Photo Olivier Croteau, Archives Le Nouvelliste

Un autre individu aurait affirmé aux enquêteurs qu'il s'était procuré des explosifs à la demande d'un autre pour commettre l'attentat contre le pylône.

Lors d'une entrée subreptice dans le logement d'un suspect, les policiers ont aperçu un texte intitulé «L'internationale, daté de juin 1971, texte à connotation gauchiste», écrit la caporale de la GRC. Dans un autre logement, ils ont trouvé des journaux à «connotation communiste».

En avril 2012, en plein conflit étudiant, un des sujets sur écoute discute avec une autre personne des manifestations étudiantes. Il aurait dit que «par le passé, il a contribué à une guerre lorsqu'il faisait partie de groupes plus marxistes».

En décembre 2012, les policiers disent avoir entendu, grâce aux micros installés dans les locaux de l'AGEECLG, que certains membres se doutent que des mouchards y sont cachés. Ils parlent de louer un détecteur de micros pour les retracer, puis ils fouillent le local pour tenter de les localiser, en vain.

Entre tous ces faits épars, de très larges parties du document faisant le lien entre tous ces éléments et les attentats qui font l'objet d'une enquête sont censurées, ce qui empêche de bien comprendre le rôle exact prêté à chacun.

Des rapports de perquisitions détaillant les articles saisis ont également été obtenus; les plus sensibles sont toutefois censurés et décrits comme pouvant avoir un lien avec les actes criminels reprochés. Ainsi, les enquêteurs ont notamment découvert un gilet pare-balles vert kaki de la Sûreté du Québec dans un coffre-fort au local de l'AGEECLG.

Depuis les perquisitions, la GRC a toujours refusé de commenter cette affaire, sous prétexte qu'une enquête est en cours. Un membre de l'association a indiqué hier à La Presse être étonné de ces révélations, estimant peu probable qu'il y ait des liens entre Lionel-Groulx et les attentats. «Dans toutes les associations étudiantes, depuis 20 ans, on a toujours peur d'être mis sous écoute. Je suis étonné que nous l'ayons vraiment été. Mais vous savez, les militants de gauche, nous sommes habitués d'avoir des visites du SCRS [Service canadien du renseignement de sécurité]. Ce n'est pas juste à Lionel. Je ne sais pas trop où ils prennent leurs informations», a-t-il commenté.

Du côté anarchiste, on considère cette enquête comme grossièrement exagérée et justifiée par des objectifs de «profilage politique» qui dépassent le cadre de l'enquête sur les attentats.

Un ténor du mouvement étudiant affirme que l'association étudiante de Lionel-Groulx est une des plus mobilisées au Québec et que plusieurs de ses membres sont connus pour avoir pris part à des actions «très directes».

«Le SCRS tourne autour de l'asso de Lionel-Groulx depuis longtemps. Les policiers cherchent toujours où sont les groupes les plus mobilisés, les plus intenses. C'est vrai qu'il y a une forme de profilage là-dedans. Mais cette attention ne tombe pas du ciel», commente-t-il.

Deux ans sur écoute

«La présente est pour vous aviser que vos communications privées et vos activités ont été interceptées et observées [...] du 25 janvier 2012 au 22 novembre 2013 inclusivement.»

C'est avec stupéfaction qu'un militant de 20 ans, anarchiste plutôt remuant, de son propre aveu, a lu ce passage d'une lettre, le 3 février dernier. Elle lui avait été envoyée par le Service des poursuites pénales du Canada.

La lettre qu'a reçue le jeune homme, originaire des Laurentides, ancien élève et membre de l'association étudiante du Collège Lionel-Groulx, qui habite aujourd'hui à Sherbrooke, énumère les numéros des autorisations judiciaires en vertu desquelles il a été écouté et filé pendant près de deux ans. Il s'agit essentiellement des mêmes autorisations qui ont permis aux enquêteurs de traquer les suspects de l'enquête C-Sonore.

Mais comme tous les noms de sujets d'intérêt des enquêteurs sont censurés dans les documents qui nous ont été remis, impossible de savoir si notre jeune anarchiste en fait partie.

«Lors des premiers attentats sous enquête, en 2004 et en 2006, j'avais 10 et 12 ans. Je ne pouvais en faire partie», explique-t-il.

«Sa politisation est trop récente pour qu'il ait été impliqué dans ces évènements», croit une autre source militante.

Arrêté par la GRC

Mais le jeune homme est tout de même perplexe. Le 27 février 2013, au moment même où la Gendarmerie royale du Canada (GRC) perquisitionnait dans son ancien cégep, il était dans un autobus parti de Sherbrooke, rempli d'étudiants en route vers Montréal pour grossir les rangs des manifestants du Sommet de l'éducation organisé par le gouvernement péquiste. Lors d'une pause, à mi-chemin, il a été arrêté par la GRC.

Des agents sont arrivés, l'ont arrêté et l'ont amené à Montréal.

«Les policiers ont dit qu'ils étaient venus m'arrêter à la demande d'enquêteurs, mais ils ne m'ont jamais dit dans le cadre de quelle enquête, a dit le jeune homme. Ils ne m'ont pas fait signer de promesse de comparaître, mais ils m'ont dit qu'ils me recontacteraient, que je pourrais être accusé plus tard», a confié le jeune homme à l'époque.

Il faut dire qu'il avait été arrêté plus d'une fois dans le cadre de manifestations étudiantes et accusé de voies de fait et de méfait. Des conditions imposées par la cour restreignaient son droit de manifester.

La GRC avait confirmé l'arrestation, menée par l'Équipe intégrée de la sécurité nationale (EISN), sans donner plus de détails; elle refusait catégoriquement de faire un lien entre cette arrestation et les perquisitions menées au même moment par la même équipe. C'est la seule fois que la GRC aurait fait des arrestations dans le cadre des manifestations étudiantes.

Le jeune anarchiste se demande si la GRC ne s'est pas, dans son cas, servi à d'autres fins des autorisations judiciaires obtenues dans le cadre de l'enquête sur les attentats.

Rencontré par la SQ

En décembre 2012, il a aussi été arrêté par la police de Deux-Montagnes, à la demande de l'EISN, avec deux autres personnes, dans une affaire de possession d'engin explosif.

Rencontré à son domicile par la Sûreté du Québec, «il a été informé que l'enquête était maintenant menée par la [Division des enquêtes sur la menace extrémiste de la SQ] et nous lui avons laissé son cellulaire saisi. Nous avons discuté avec ce dernier avec mise en garde et droits. Il n'a pas voulu donner de déclaration écrite», lit-on dans un document émanant de la SQ, obtenu en vertu de la Loi sur l'accès à l'information, mais très censuré. Il n'a cependant jamais été accusé en lien avec cette arrestation.

En mai dernier, le jeune homme a toutefois passé plusieurs jours en détention, accusé d'avoir aspergé des clients d'une succursale bancaire de répulsif à ours et d'avoir résisté à son arrestation, à Sherbrooke. Il a dû se soumettre à une évaluation psychiatrique avant d'obtenir sa mise en liberté sous conditions.

- Avec la collaboration de William Leclerc

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