Le pic Lénine au Kirghizistan, en Asie centrale, est le sommet de plus 7000 m le plus facile à atteindre. Mais tout est relatif. Récit.

Marie Tison LA PRESSE

Il est 4h du matin, à 6000 m d'altitude, au Camp 3 du pic Lénine, au Kirghizistan. La tempête continue de faire rage. Lorsque Sue, ma camarade, constate que je suis éveillée, elle allume sa lampe frontale et, inquiète, me montre la porte de la tente.

Poussée par la vent, la neige s'est accumulée sur la tente et est sur le point de combler la petite ouverture que nous avons laissée en haut de la porte pour l'aération.

Nous n'avons pas le choix, il faut agir. Nous nous habillons, mais impossible de sortir: la neige est trop épaisse. Nous nous servons alors de nos tasses pour écarter la neige de l'ouverture, puis nous prenons des couvercles de casseroles. Nous finissons par dégager un espace juste assez grand pour nous permettre de nous glisser à l'extérieur de la tente. Dans les congères qui encombrent le camp, je réussis à trouver une pelle et je dégage l'entrée alors que le vent me fouette le visage.

Ce n'est pas reposant, comme vacances.

En fait, depuis le début, je réalise que j'avais sous-estimé expédition, l'ascension du pic Lénine, à 7134 m d'altitude. C'est comme un joueur moyen des ligues mineures qui se retrouve soudainement dans les ligues majeures et qui réalise qu'il ne fait pas le poids.

J'avais envie de me dépasser. J'avais atteint le sommet de l'Aconcagua, en Argentine, à 6962 m d'altitude. Je rêvais de dépasser le cap des 7000 m. Le Pic Lénine était le choix idéal. Il s'agit du sommet de plus de 7000 m le plus facile, en ce sens qu'il n'exige pas d'habiletés techniques d'escalade. Sauf que lorsqu'on parle de sommets de 7000 m, il faut se méfier du terme «facile».

La première étape est plaisante: un trek de six heures entre le camp de base, à 3700 m d'altitude, et le camp 1, à 4200 m d'altitude, sur d'étroits sentiers à flanc de montagne.

Le camp 1 est confortable, avec de très grandes tentes, une tente mess et une équipe de cuisiniers.

Malheureusement, les repas ne sont ni abondants, ni variés, ni délicieux: des pommes de terre, du chou et une minuscule bouchée de viande dans une petite assiette.

Mais les véritables difficultés commencent lorsque nous abordons la deuxième étape, le très long trajet entre le camp 1 et le camp 2, à 5300 m d'altitude. Un dénivelé de 1100 m est énorme à cette altitude. Comme le trajet se fait entièrement sur des glaciers, nous chaussons nos pesantes bottes alpines, équipées de crampons. Comme nous allons passer une nuit au camp 2, nous portons de lourds sacs à dos, avec vêtements, sac de couchage et nourriture.

Le souffle court, les cuisses douloureuses, je songe avec horreur au fait qu'il faudra gravir cette section deux autres fois.

C'est que pour mieux s'acclimater à l'altitude, il faut monter aux camps supérieurs, passer la nuit, puis redescendre au camp 1 pour se reposer. Puis recommencer. Et recommencer.

Je réalise que mon entraînement n'a pas été assez rigoureux. Et puis, je réfléchis. Est-ce que je veux vraiment passer tout mon temps libre à m'entraîner? Est-ce que je veux passer mes précieuses vacances à monter et descendre à répétition la même montagne? À souffrir sous mon lourd sac à dos, à chercher mon souffle, à me concentrer pendant des heures pour trouver la force de mettre un pied devant l'autre? Je réalise que non. Je me prends à rêver de randonnées au Costa Rica ou en Jordanie.

Je pourrais abandonner dès maintenant. Déjà, 2 membres de mon groupe de 12 ont jeté l'éponge et s'apprêtent à reprendre le chemin de Bichkek, la capitale du Kirghizistan.

Je me donne comme objectif de me rendre au moins jusqu'au camp 2. En chemin, je prends des photos du paysage spectaculaire pour me distraire de mon inconfort. Lorsque j'arrive au camp, je suis épuisée. Mais il faut encore aller chercher de la neige pour la faire fondre et ainsi obtenir de l'eau pour le repas.

Et ce manège se répète jour après jour. Le régime post-soviétique à base de pommes de terre et de chou finit par affaiblir plusieurs membres de notre équipe. Un grand gaillard de près de 2 m doit abandonner.

Au camp 3, le mauvais temps se met de la partie et le déneigement des tentes s'ajoute à nos tâches quotidiennes.

Lorsque nous quittons enfin le camp 3 pour le sommet, le vent est déchaîné, il fait -20 degrés. Nous ne sommes que cinq personnes à prendre le départ, les autres préférant déclarer forfait. À cette altitude, nous avançons si lentement que nous n'arrivons pas à réchauffer nos mains et nos pieds.

Je monte de peine et de misère une pente raide qui me permet de gagner un plateau à 6400 m d'altitude. Mais mes jambes ne veulent plus avancer. Je frappe mon Waterloo.

Je retourne de peine et de misère au camp 3 après avoir averti la guide qui ferme la marche. Deux autres camarades font de même. Seulement deux membres de notre groupe atteignent le sommet.

Je suis malgré tout fière de moi, j'ai persisté. Surtout, je sais maintenant ce que j'aime, ce que je n'aime pas. Et j'ai déjà en poche un billet d'avion pour la Jordanie.

Un léopard des neiges

Le pic Lénine est situé à la frontière du Kirghizistan et du Tadjikistan, en Asie centrale.

Il fait partie des «Léopards des neiges», ces cinq sommets de plus de 7000 mètres qu'on retrouve en Asie centrale, sur le territoire de l'ancienne Union soviétique. À l'époque, tout bon alpiniste soviétique avait pour objectif de gravir ces sommets et mériter ainsi le titre recherché de Léopard des neiges. Encore aujourd'hui, les alpinistes des anciens pays du bloc de l'Est sont majoritaires sur les flancs de la montagne.