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Prévenir le diabète par le CrossFit

Depuis trois ans, le CrossFit a changé la... (photo Serge Gosselin, collaboration spéciale)

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Depuis trois ans, le CrossFit a changé la vie de la jeune Stacey Wabanonik, 29 ans.

photo Serge Gosselin, collaboration spéciale

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ÉMÉLIE RIVARD-BOUDREAU

Collaboration spéciale

La Presse

Chez les Premières Nations du Québec, près de 25 % des adultes d'âge moyen souffrent de diabète. Chez les aînés, ce taux atteint près de 40 %. Pour prévenir la maladie, le Centre de santé de Lac-Simon, en Abitibi, a créé le programme CrossFit. Depuis trois ans, ce projet a complètement changé les habitudes de vie de certains membres de la communauté algonquine.

UN RITUEL QUI CHANGE DES VIES

À 18 h, la séance commence. Pas d'«Indian time». Au rythme d'une musique métal assourdissante, chaque participant enchaîne, avec effort, les exercices inscrits sur le tableau du gymnase de l'école secondaire Amik-Wiche. Ils sont une vingtaine, majoritairement des femmes, à grimacer en sollicitant leur cardio, leurs muscles abdominaux et tous les autres muscles finissant par -iceps.

L'entraîneur aux bras et aux pectoraux surdimensionnés, Curtis Wabanonik, veille à ce que chacun de ses élèves exécute bien les mouvements. «Depuis un an ou deux, je vois que ça fait une différence, constate-t-il. Il y a beaucoup de monde qui s'implique et ça devient populaire. Au début, ils n'étaient pas très en forme. J'ai dû adapter mes entraînements. Aujourd'hui, je rêve d'avoir des athlètes qui puissent faire des compétitions.»

Malgré la sueur qui ruisselle sur son front, Anna Cheezo est visiblement à son aise. Vêtue d'un t-shirt sur lequel est écrit «You can't stop me» (Vous ne pouvez pas m'arrêter), elle soulève un haltère de 135 lb. Son record est de 175 lb. Elle réussit cet exploit après deux ans d'entraînement.

«Je vais toujours me souvenir de ma première semaine. Après la deuxième fois, j'étais super raquée. J'avais mal partout. Une fois, quand mes enfants étaient couchés, je me suis mise à pleurer. Je me demandais si j'allais être capable.»

Le programme CrossFit est dirigé par le Centre de santé de Lac-Simon. «Ils sont dans l'obligation d'aller au CrossFit trois fois par semaine», explique la directrice, Rose Dumont, qui prêche par l'exemple en allant elle-même à chacune des séances. Depuis octobre 2015, environ trois cohortes de 6 à 12 personnes sont formées par année. «On ne se cache pas qu'il y a beaucoup de gens qui le commencent et qui ne le finissent pas, indique la nutritionniste du Centre de santé, Karen Morency. On essaie de sélectionner des candidats qui ont envie de s'impliquer et d'y mettre l'énergie.»

William Cheezo, 57 ans, est l'un des plus anciens. Sa silhouette sculptée laisse peu deviner qu'il est diabétique depuis une vingtaine d'années. «Quand j'ai commencé à avoir du diabète, je pesais 232 lb. J'ai commencé le programme, je pesais 220 lb, et aujourd'hui, je pèse 195 lb», souligne-t-il. Son entraînement a aussi eu pour effet de diminuer la médication qui contrôlait son diabète, d'améliorer ses performances au hockey et au boulot. «Je patine mieux et j'ai plus de souffle, soutient-il. Puis, au niveau du travail, quand il y a du découragement et quand je me fâche, je m'en vais au CrossFit. Ça me défoule.» Devant tous ces bienfaits accumulés, des membres de la famille de William Cheezo ont été inspirés. Au cours des derniers mois, sa conjointe Maureen et sa belle-fille Pamela s'y sont mises aussi.

L'émancipation de Stacey

Depuis trois ans, le CrossFit a aussi changé la vie de la jeune Stacey Wabanonik, 29 ans. Comme William Cheezo, elle a perdu beaucoup de poids: entre 50 et 60 lb, estime-t-elle. Pourtant, au départ, c'est plutôt un mal-être psychologique qui l'a conduite à l'entraînement. «Je faisais beaucoup d'anxiété, confie-t-elle. Je m'enlignais vers une dépression. Je venais voir le médecin et je braillais dans son bureau parce que je n'étais plus capable de me sentir comme je me sentais. J'étais vraiment isolée. Je ne sortais pas de chez nous.» Le médecin lui a donc imposé un choix: la médication ou le sport.

Cette deuxième option a fait sortir la mère seule de l'isolement et l'a rechargée de confiance... si bien qu'elle envisage, en janvier, de se faire former comme entraîneuse de CrossFit pour prendre parfois le relais de Curtis, aussi occupé par son centre d'entraînement dans la communauté. Jamais Stacey Wabanonik n'aurait pensé à une telle avenue quand elle a commencé le programme, il y a trois ans.

«J'avais le coeur qui battait, je me disais: "Ce n'est pas normal! Je vais mourir!" Mais Curtis a été vraiment encourageant et me rassurait. Il me disait tout le temps d'y retourner. Et aujourd'hui, c'est nous qui faisons ça avec les autres membres de la communauté.»

L'entraînement individuel, intensif et assidu fait peu partie des moeurs à Lac-Simon. Selon Rose Dumont, cela dissuade certains participants - surtout des femmes - de persévérer. «C'est encore parfois perçu comme une perte de temps, constate-t-elle. Je vois des mères monoparentales faire garder leurs enfants par leur maman pour aller s'entraîner et elles se font dire: "Encore au CrossFit? Tu es toujours au CrossFit!"» Le concept est aussi difficilement compréhensible pour les aînés, qui incarnent la sagesse dans la communauté. «Ma mère me disait souvent une expression en algonquin qui veut dire "tu te tortures"!», raconte William Cheezo.

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Anna Cheezo s'entraîne depuis deux ans.

photo serge Gosselin, collaboration spéciale

RÉAPPRENDRE À MANGER

Dans la cuisine du Centre de santé de Lac-Simon, deux cuisiniers ont préparé de l'orignal, du riz et une salade. Au centre de la table, le groupe de fidèles du CrossFit peut aussi piger dans un grand plateau de crudités. «Ça, ça me fait penser au pensionnat», lance spontanément Raymond Brazeau en montrant les concombres tranchés. Il choisit néanmoins avec appétit d'autres légumes, au moment où une aînée sert du thé du Labrador à toute la tablée. «On n'était pas habitués à manger des légumes, mais maintenant, on en mange. Ça m'a aussi beaucoup aidé pour mon CrossFit.»

C'est grâce au programme CrossFit que Raymond Brazeau a changé ses habitudes alimentaires, car les participants s'engagent aussi à respecter un menu équilibré et à se faire accompagner dans cette démarche. La première semaine de leur participation, ils sont carrément nourris avec des repas cuisinés et proportionnés par le Centre de santé, indique la directrice, Rose Dumont. «On exige que, dans cette semaine-là, ce soit nous qui les nourrissions. C'est juste ça qu'ils mangent. Rien d'autre», explique-t-elle. «En fin d'après-midi, ils reçoivent leur souper et leur déjeuner du lendemain. Le matin, ils reviennent chercher leur dîner et on leur fournit un sac de crudités, quelques collations. Ils ont aussi un litre d'eau à boire», renchérit la nutritionniste Karen Morency. Pour le reste du mois, les volontaires cuisinent leurs propres repas, à l'aide d'une assiette séparée par groupes alimentaires. Le cycle d'un mois se répète deux autres fois avant qu'ils ne soient laissés à eux-mêmes.

Le changement de menu est radical pour certains. Même avec un taux de sucre dans le sang considéré comme normal, il arrive que le sevrage cause des tremblements. Le défi est grand, même pour les cas moins critiques. «Ç'a été tough au début, admet Raymond Brazeau. On avait hâte de venir chercher notre dîner et notre souper, parce qu'on avait faim! Quand je recevais mes repas, je disais: "Rien que ça?"», raconte-t-il en faisant éclater de rire ses compagnons d'entraînement.

Oublier l'insécurité alimentaire

Tout au long des trois mois du programme, la nutritionniste accompagne les participants dans leurs défis. Elle les prévient dès la première journée. «On commence par une rencontre sur l'heure du dîner et on leur dit: "Ça va être dur." On présente les menus et on parle beaucoup de satiété», indique Karen Morency. Détecter la sensation de faim s'apprend rapidement, mais arrêter de manger quand on en a assez reste le plus gros défi. Ce comportement s'expliquerait, selon la nutritionniste, bien au-delà de la gourmandise.

«On parle beaucoup de l'insécurité alimentaire. Dans le temps, la nourriture se faisait plus rare et on ne pouvait pas vraiment la conserver, alors on en profitait pour tout manger. C'était correct, mais maintenant, l'abondance est là.»

Entre deux bouchées d'orignal, les anciens et nouveaux participants du programme CrossFit ont beaucoup à dire sur leurs nouvelles habitudes. Bien mastiquer, couper ses crudités à l'avance, réduire ses portions, se gâter modérément avec les «interdits» sont autant de nouveaux comportements qu'ils ont intégrés à leur mode de vie. La directrice du Centre de santé, Rose Dumont, a elle-même beaucoup appris en accompagnant les groupes au cours des trois dernières années. «Avant, je gaspillais beaucoup. S'il y avait des restants, je donnais ça au chien. Je répétais aussi tout le temps à mes enfants: "Finis ton assiette, finis ton assiette"», souligne-t-elle.

Après leur accompagnement de trois mois, une fois que chacun a assimilé ces sages paroles, le Centre de santé organise une sortie au restaurant. On en profite pour inculquer un dernier apprentissage: on peut se récompenser, mais même quand on va au restaurant, il suffit de manger à sa faim. Au lieu d'engloutir une grosse poutine, on peut se contenter du petit format...




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