Ce sont les femmes qui auraient dû disputer la Coupe Rogers cette semaine au stade IGA, et avec la présence de la championne en titre Bianca Andreescu, l’évènement aurait été un succès assuré. Nous nous intéressons aujourd’hui, dans le troisième volet de notre dossier, à cet évènement phare de la scène sportive à Montréal et au Canada, et au succès inégalé du tournoi féminin.

Michel Marois Michel Marois
La Presse

Des joueuses reçues comme des reines

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

De nombreux amateurs issus des communautés culturelles se déplacent pour encourager les joueuses venant de leur pays d’origine, comme la Roumaine Simona Halep.

Martina Navratilova a remporté le premier tournoi disputé au parc Jarry en 1980. Elle n’a qu’un vague souvenir de cet Invitation Player’s ou des installations sommaires du vieux stade de baseball, mais elle n’a jamais oublié l’hospitalité des Montréalais.

« C’était toujours un plaisir pour moi d’aller à Montréal, même si je n’aimais guère le court central en raison du vent qui perturbait mon jeu, a raconté la triple championne du tournoi, la semaine dernière en entrevue. La ville me rappelait un peu l’Europe [elle s’était enfuie de Tchécoslovaquie en 1975, à l’époque du Rideau de fer] et j’appréciais beaucoup l’hospitalité des gens.

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Martina Navratilova signe des autographes après avoir remporté le double avec Nadia Petrova, en 2006.

« Les conditions étaient différentes à l’époque et je conduisais mon propre véhicule entre mon hôtel au centre-ville et le stade de tennis. Ça me permettait d’explorer un peu et de découvrir des coins de Montréal que j’aimais toujours. »

Chris Evert, la grande rivale de Navratilova au tournant des années 1980, a remporté quatre titres à la Coupe Rogers, mais seulement un à Montréal. « Dans les années 1970, nous logions encore souvent chez les gens pendant les tournois, et c’est à Toronto que j’ai rencontré deux de mes meilleures amies la première fois que j’y ai joué. Elles travaillent avec moi aujourd’hui, en Floride, à mon académie de tennis, et je suis donc un peu biaisée.

« Mais j’ai toujours été reçue avec la même chaleur chaque fois que je suis allée au Canada, que ce soit à Toronto ou à Montréal. Le tournoi n’était d’ailleurs guère différent, car les amateurs canadiens sont vraiment connaisseurs en matière de tennis. Ils apprécient le beau jeu et ont toujours soutenu les joueuses avec le même enthousiasme que les hommes. »

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Chris Evert a été intronisée au temple de la renommée de la Coupe Rogers, en 2010.

La Coupe Rogers est l’un des rares tournois au monde où cette situation est aussi évidente, et c’est particulièrement vrai à Montréal, où le tournoi féminin attire pratiquement autant de spectateurs que son pendant masculin.

Richard Legendre, directeur du tournoi de 1988 à 2000, rappelle que cette période correspondait à l’une des grandes époques du tennis féminin, avec des championnes comme Steffi Graf, Monica Seles, Jennifer Capriati ou Gabriela Sabatini : « Les gens aimaient bien le tennis féminin parce qu’il y avait plus d’échanges et que les matchs étaient souvent plus spectaculaires. Ils ont pris l’habitude de venir au tournoi, peu importe que ce soient les hommes ou les femmes qui jouaient, et nous sont toujours restés fidèles. »

Un public « ouvert à la différence »

Martina Navratilova, qui est citoyenne américaine et vit aux États-Unis depuis de nombreuses années, ne s’étonne pas de cette popularité du tournoi féminin à Montréal. « Les Canadiens sont réputés pour être plus ouverts aux différences et les amateurs de tennis veulent avant tout voir du beau jeu, quel que soit le sexe des participants », estime-t-elle. Ce n’est pas toujours le cas dans d’autres pays où des facteurs culturels, sociaux, religieux ou politiques viennent influencer les choses.

Je pense que la présence régulière des meilleures joueuses à la Coupe Rogers a permis aux amateurs d’apprécier encore davantage la qualité du tennis féminin. Que ce soit à Montréal ou à Toronto, nous avons toujours senti l’enthousiasme des spectateurs et je constate que c’est toujours le cas chaque fois que j’ai l’occasion d’assister au tournoi.

Martina Navratilova

« Il y a aussi plusieurs communautés culturelles chez vous et elles soutiennent beaucoup les joueuses de leur pays d’origine. On n’a qu’à penser à tous ces amateurs originaires de Roumanie qui envahissent les gradins pour appuyer Simona [Halep]. Je l’ai entendue dire qu’elle se sentait toujours un peu chez elle quand elle jouait à Montréal ou à Toronto. »

Chris Evert estime pour sa part que la présence de bonnes joueuses canadiennes a aussi été un facteur important. « À mon époque, Carling Bassett était l’une des meilleures du circuit féminin et elle était extrêmement populaire au Canada », rappelle-t-elle.

« Plus récemment, c’est évident que Genie Bouchard a eu un gros impact, particulièrement l’année où elle a si bien fait en Grand Chelem [2014]. Et même si elle a connu des ennuis sur les courts par la suite, sa personnalité a continué de contribuer à la popularité du tennis féminin, pas seulement au Canada.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Bianca Andreescu a gagné le tournoi l’an dernier à Toronto.

« Et vous avez maintenant Bianca [Andreescu], qui a gagné le tournoi l’année dernière et est l’une des meilleures joueuses au monde. Avec elle, le volet féminin de la Coupe Rogers est assuré de rester populaire encore longtemps ! »

Des succès aux guichets

La popularité du tournoi a évidemment des impacts majeurs sur les finances du tournoi. Paola Toribio est responsable de la billetterie de la Coupe Rogers.

« Notre clientèle est très fidèle au Québec, explique-t-elle. Ils aiment le tennis, ce sont de vrais mordus. Certains ont des billets avec nous depuis 40 ans et ils réservent les mêmes places, année après année. Le taux de renouvellement augmente chaque année et nous n’avons pas beaucoup de billets de séries à offrir à nos nouveaux clients. Il y a toujours des listes d’attente pour le tournoi des hommes et il y en aura une pour le tournoi des femmes l’an prochain. »

Paola Toribio estime que le tournoi est devenu incontournable.

Avec les années, nous avons bâti un tournoi très montréalais, un véritable festival, et notre semaine est toujours très courue. Les gens apprécient particulièrement la proximité avec les joueurs, la possibilité de les voir de près.

Paola Toribio, responsable de la billetterie

S’il y a plus de touristes les années du tournoi masculin – environ 20 à 25 % des spectateurs, contre 10 à 15 % les années des femmes –, les Québécois sont pratiquement aussi nombreux ces années-là. D’où l’impact croissant des performances canadiennes.

« Nous avions complètement vendu des séances du soir pour des matchs d’Aleksandra Wozniak, à l’époque, et quand Milos [Raonic] a commencé à avoir du succès, cela a eu un impact à la billetterie, souligne Paola Toribio. Le gros coup est toutefois venu en 2014, avec Eugenie Bouchard. Nous avions vendu tous les billets pour la séance du mardi après-midi, alors qu’elle jouait son premier match, c’était la folie. »

Depuis, les performances de Denis Shapovalov (2017) ou Félix Auger-Aliassime (2019) ont contribué au succès du tournoi à la billetterie.

La folie « Genie » et la croissance du tournoi

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Eugenie Bouchard, à la Coupe Rogers, en 2016

Curieusement, c’est surtout avant d’exploser sur la scène internationale qu’Eugenie Bouchard a connu ses meilleurs moments à la Coupe Rogers. En 2012 notamment, alors qu’elle n’avait encore que 18 ans, elle avait pris la mesure de l’Israélienne Shahar Peer en trois longues manches de 3-6, 6-2 et 7-5, dans un match qui avait fait vibrer le court central du stade IGA.

« La foule a été incroyable, avait déclaré Bouchard, après sa victoire. Parfois, ça faisait mal aux oreilles ! Je n’avais jamais eu un tel soutien et cela m’a vraiment aidée. Même en troisième manche, après qu’elle a brisé mon service, j’étais pleine d’énergie. »

Les choses se sont un peu gâtées par la suite et Bouchard n’a jamais paru vraiment à l’aise lors de ses visites à Montréal. En 2014, encore tout auréolée de sa finale à Wimbledon, elle s’est inclinée devant l’Américaine Shelby Rogers, 6-0, 2-6, 6-0, visiblement écrasée par la pression et l’émotion.

« Je sentais beaucoup de pression, avait-elle alors reconnu, encore secouée, en point de presse après le match. Je sentais toute l’attention du public, la pression aussi, et j’ai un peu perdu ma concentration à la fin. Je devrai apprendre à mieux gérer ces situations. Bien des choses ont changé depuis le début de la saison et je devrai m’y habituer. »

La suite de sa carrière a montré que Bouchard n’avait pas vraiment été en mesure de s’habituer aux attentes suscitées par sa « saison de grâce », en 2014, quand elle a brillé dans tous les tournois du Grand Chelem.

Mais son impact n’en a pas moins été considérable sur le succès de la Coupe Rogers. C’est d’ailleurs en 2014 que le tournoi féminin a établi son record d’assistance avec pas moins de 181 996 spectateurs pour la semaine.

Claude Savard, responsable des ventes corporatives à Tennis Canada, estime que « l’émergence des joueurs canadiens [les] aide beaucoup auprès de [leurs] partenaires, un peu comme la cerise sur un sundae ! »

« La percée d’Eugenie Bouchard, en 2014, a été particulièrement marquante. Plusieurs marques ont voulu être associées au tennis et au tournoi en raison de sa popularité. C’était un peu comme si nous avions trouvé notre Guy Lafleur. Plusieurs joueurs s’étaient déjà démarqués avant elle, mais Eugenie avait un attrait particulier pour les commanditaires et son arrivée a eu un impact significatif. »

C’est donc Bouchard qui a donné le ton auprès des amateurs et des partenaires d'affaires, et même si elle a été remplacée depuis par de nouvelles vedettes, il ne faut pas oublier sa contribution au développement de la Coupe Rogers et du tennis canadien.

Quelques chiffres

223 023

Record d’assistance pour le tournoi masculin, en 2019, malgré une séance annulée le samedi soir en raison du forfait de Gaël Monfils en demi-finale

181 996

Record d’assistance pour le tournoi féminin, en 2014, avec l’effet « Genie » Bouchard, qui venait d’atteindre la finale à Wimbledon. Le tournoi de 2018 s’est approché du record avec 178 333 spectateurs.

21 569

C’est avant le début du tournoi officiel, lors du « week-end famille », que les plus grosses foules envahissent le site du tournoi. En 2019, une foule de 21 569 spectateurs s’était déplacée le dimanche 4 août pour les qualifications et les entraînements.

11 715

Capacité du court central

4296

Capacité du court Banque Nationale

Les artisans du tournoi : des bénévoles passionnés

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Un bénévole sèche les sièges après une averse, en 2015.

Avec une trentaine de comités et plus de 2000 bénévoles, la Coupe Rogers doit beaucoup à tous ces passionnés qui donnent de leur temps pour avoir la chance de voir quelques matchs et de vivre de l’intérieur l’expérience d’un grand tournoi.

Carmine Somma est l’un des huit responsables du comité des placiers. Cet enseignant de profession coordonne le travail de 400 bénévoles.

« C’est une grosse équipe, car nous devons travailler sur cinq terrains et un total de 15 quarts de travail pour l’ensemble de la semaine, explique-t-il. Les premiers jours du tournoi, il y a beaucoup d’action.

PHOTO FOURNIE PAR TENNIS CANADA

Carmine Somma, l’un des huit responsables du comité des placiers

Les gens aiment ça et chaque année, au moins 225 de nos bénévoles sont de retour, ce qui implique qu’on doit en former environ 150 nouveaux. On essaie aussi de laisser les gens décider de l’endroit où ils veulent travailler.

Carmine Somma, l’un des huit responsables du comité des placiers

Attention, toutefois, même ceux qui sont sur le court central doivent en priorité surveiller l’action… dans les gradins.

« Mais il y a de nombreux avantages à être bénévole, assure Carmine Somma. Nous avons accès au site pendant tout le tournoi et une section du court central est réservée pour les bénévoles. De plus, nous sommes habillés, nourris, et nous recevons une paire de billets pour inviter des amis ou des proches. »

Chauffeur privé pour vedette modeste

Robert Douville est chauffeur bénévole à la Coupe Rogers depuis le début des années 2000. Retraité de son travail, il continue de s’impliquer chaque année par amour du tennis et des athlètes.

« Il y a environ 100 chauffeurs et je suis parmi les plus vieux, explique-t-il. J’aime bien côtoyer les autres chauffeurs, avoir la chance d’aider les athlètes et leurs équipes. Je suis chauffeur privé depuis plusieurs années. Avec les hommes, j’ai travaillé avec David Ferrer, puis Milos Raonic, alors que chez les femmes, j’ai la chance d’être le chauffeur de Petra Kvitova depuis quelques années. Elle est vraiment charmante, toujours ponctuelle et pas capricieuse. Ce n’est pas le cas de tout le monde… »

M. Douville estime qu’il est choyé de côtoyer des athlètes respectueux comme Kvitova et Raonic. Il s’assure lui aussi de respecter leur intimité. « On ne parle aux joueurs que quand ils nous parlent, explique-t-il. Milos est toujours très occupé quand il vient à Montréal, et il est habituellement accompagné par plusieurs personnes. »

S’il n’a pas été témoin de situations désagréables dans son véhicule, M. Douville a entendu de drôles d’histoires. « Ça arrive souvent qu’il y ait des engueulades dans les véhicules, des chicanes entre les athlètes et leurs entraîneurs », déplore-t-il.

« Il y a aussi des joueurs qui croient que les chauffeurs ne sont pas obligés de respecter les règles de sécurité. Un collègue a attendu une joueuse 45 minutes après l’heure prévue et quand elle est arrivée, elle s’est mise à lui crier des bêtises parce qu’elle était en retard et qu’elle voulait qu’il brûle les feux rouges. Il y a tout de même des limites à ce qu’on peut faire pour aider nos clients ! »