Ils l’ont attrapée. Combattue. Et plus ou moins vaincue. En cette deuxième vague et ce nouveau confinement, s’ils connaissent un peu la bête, ils ne la souhaitent surtout à personne. Compte rendu d’une douzaine d’entretiens, aléatoires et sans prétention scientifique, néanmoins drôlement parlants. Si vous doutiez encore de la saloperie de la maladie, dont on risque d’entendre parler encore longtemps, lisez ce qui suit.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Une fatigue « incommensurable »

Sophie Morin (33 ans) a eu son diagnostic en mai. Deux semaines de confinement, où elle n’a pas eu le moindre symptôme, à part une perte temporaire du goût et de l’odorat. Rassurant ? Pas exactement. Car depuis un mois, la coiffeuse montréalaise est frappée par une fatigue « incommensurable ». « C’est hallucinant. Après huit heures de travail, j’ai besoin d’aller me coucher, dit-elle. Et à force de lire des témoignages sur le sujet, je pense bien que c’est ça. » Ça, c’est-à-dire de vilaines séquelles du virus. Plusieurs personnes sondées ici témoignent en effet d’une fatigue semblable, inédite et brutale, souvent inégale, qui dure parfois des semaines, voire des mois. « Ça m’insécurise : penser que tu gardes des séquelles, ça me crée de l’anxiété généralisée. » Du coup, Sophie Morin se montre aujourd’hui « très Germaine avec [son] entourage », respectant les consignes sanitaires à la lettre, et plus encore. Idem pour son conjoint, Vincent Courteau, même si tout semble fini de son côté. « Je ne me sens pas immunisé du tout, ajoute-t-il. Et dès que j’ai un coup de fatigue, je me demande si c’est ça… »

Les séquelles psychologiques

On en parle peu, mais la COVID-19 ne semble pas s’attaquer uniquement au corps. Martine Lorrain (42 ans) a été hospitalisée à Pâques et, six mois plus tard, elle n’est toujours pas remise, psychologiquement parlant (sans parler de sa fatigue, de la perte de cheveux et de l’essoufflement constant). « Je connais mon état normal, j’ai connu des jours meilleurs, dit-elle. Je ne sais pas si c’est directement relié, mais disons que j’ai l’impression de souffrir de troubles de l’humeur. » Annabel Martin, 23 ans, venait de finir sa quarantaine quand nous lui avons parlé. La jeune femme trouve aussi qu’on parle bien peu des effets psychologiques de la maladie. « Je n’ai pas été malade physiquement, mais très inquiète mentalement », résume-t-elle. Asymptomatique, elle a néanmoins souffert d’un gros « stress » associé à l’« étiquette » d’un diagnostic positif, et à toutes les démarches administratives qui y sont associées (coup de fil à l’employeur, à la Santé publique, aux proches). « Les gens de mon âge se sentent moins concernés », déplore-t-elle. De son côté, elle compte néanmoins « faire plus attention encore ! » : « C’est dommage, ce reconfinement, mais moi, j’ai bien envie de voir ma famille pour les Fêtes. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Pierre-Olivier Dybman

Des mois dans le « brouillard »

Plusieurs ont remarqué depuis la maladie qu’ils « déparlent », ont du mal à s’organiser, ou même seulement à réfléchir. C’est le cas de Pierre-Olivier Dybman, 34 ans, qui a attrapé la maladie en mars. « J’ai eu de très légers symptômes. Quelques maux de tête, une petite toux, pas de fièvre », se souvient-il. N’eût été le contexte mondial, il n’aurait jamais pensé être « particulièrement malade ». Le hic ? « Je traîne encore des séquelles aujourd’hui. » « Jusqu’à tout récemment, j’avais une baisse de mes capacités intellectuelles, l’impression d’être dans un brouillard, comme si je fumais un joint tous les jours. » Ce développeur de logiciels a été « très, très anxieux », craignant que ces séquelles soient définitives. « Je pensais qu’il faudrait que je change de job, c’était très pesant. » Heureusement pour lui, la concentration est revenue. « Alors, comme je l’ai vécu, je prends le reconfinement avec philosophie, conclut-il. Ça ne va pas durer 10 ans, et ce qu’on demande aux gens n’est pas si tough… »

La peur de retomber malade

Sans surprise, ceux qui ont été frappés fort une première fois craignent davantage de retomber malades. C’est le cas de Nathalie Ouellet, 51 ans, de Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, qui a passé plusieurs jours aux soins intensifs en avril. « Je n’en reviens pas comment ça pouvait être intense. Mon mal de tête est resté longtemps. » En fait, ça ne fait que quelques semaines que ça ne frappe plus dans sa tête. « Mais je suis encore en arrêt de travail. » Si elle a d’abord pensé être immunisée, cette nouvelle vague lui fait aujourd’hui peur. Chez elle, on désinfecte désormais tout « comme des fous » : « J’essaye de ne pas trop écouter les antimasques. Je l’ai eu, je sais ce que ça fait, dit-elle. Et j’ai peur de le rattraper. » Même son de cloche chez Patrice Lecomte, 55 ans, déclaré positif en avril, au système immunitaire visiblement affaibli depuis. « Je n’ai jamais été aussi malade physiquement que depuis août à aujourd’hui. J’attrape tout. » Il ne le cache pas, il a « très peur » d’attraper à nouveau la COVID-19. « Je ne m’empêche pas de vivre, mais je porte tout le temps mon masque. »

« On y croit »

Toutes les personnes ici sondées affirment fermement se protéger. Même ceux qui ont désormais moins peur du virus. Pourquoi ? Pour éviter de le refiler aux autres, en connaissance de cause. « Je n’ai pas très peur de le rattraper », confie Guillaume Lallier, 47 ans, déclaré positif en mars. Même s’il n’a toujours pas totalement retrouvé son odorat (un coup dur pour cet « épicurien » affirmé), il se dit (« peut-être j’ai tort ») que son corps a déjà donné : « Mon corps l’a déjà combattue, dit-il, j’ai l’impression que la maladie [une nouvelle fois] serait moins pire. » Cela étant dit, il ne prend pas la seconde vague moins au sérieux pour autant : « On fait vraiment attention, parce qu’on y croit. […] Moi, mon problème, ce sont ceux qui se mettent la tête dans le sable. […] Ça me fait peur. Tous les efforts risquent d’être anéantis par ceux qui n’y croient pas. » Odile Morin, dont le fils Samuel (9 ans) a été déclaré positif en mars (elle, de son côté, a été déclarée négative deux fois, allez savoir pourquoi, et surtout comment…), renchérit : « Est-ce qu’on peut se tenir pour éviter de retourner en confinement ? implore-t-elle. On l’a vécu. On sait à quoi ça peut ressembler… »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Stéphane Hardy

Penser au « bien collectif »

Stéphane Hardy (55 ans) été déclaré positif en avril, après s’être porté volontaire pour travailler en CHSLD. Même s’il a un peu l’impression d’avoir « hypothéqué [sa] santé pour aider », le géographe de métier croit aujourd’hui que tous les sceptiques de ce monde devraient en faire autant. Carrément. « Je vois beaucoup de gens qui se croient au-dessus de la loi, je trouve ça déplorable », dit celui qui a combattu des « maux de tête carabinés », et eu franchement « peur de mourir ». « Si tout le monde pouvait mettre le nez dans les CHSLD, peut-être qu’il y aurait moins de conneries qui se diraient. Les gens verraient ce qui se passe et il y aurait moins de niaiseries sur les réseaux sociaux. » Aujourd’hui, l’homme suit les consignes « pour les autres » : « Pour le bien collectif. Pas mon bien à moi. »

La question de l’immunité

Manon Leblanc a de son côté un certain « feeling d’immunité ». Il faut dire que cette mère de famille de 42 ans, par ailleurs proche aidante, a passé un test sérologique en août, confirmant des traces d’anticorps dans son sang, plus de cinq mois après avoir été potentiellement infectée (son conjoint ayant eu un diagnostic positif en mars). « J’ai une paix d’esprit, je l’ai eue. » Elle ne « minimise » pas ici la maladie, précise-t-elle. « Je sais qu’il y a une crise et qu’il faut faire attention […], mais j’ai besoin de croire [à la force de mon système immunitaire] pour ma santé mentale. » D’ailleurs, enchaîne-t-elle, pourquoi parle-t-on si peu de la fameuse question de l’immunité ? « Peut-être que c’est trop complexe, on sait qu’on ne peut pas garantir l’immunité, mais je trouve ça facile [de dire ça]. Il doit y avoir plein de scientifiques qui se penchent là-dessus, j’aimerais avoir l’heure juste. » Une « heure juste », ajoute-t-elle, qui offrirait à tous une bonne « bouffée d’espoir »…

Ce que dit la science

Tous les experts consultés le confirment : le mystère demeure total quant à savoir si le fait d’avoir contracté le virus protège d’une nouvelle infection, à quel point, et surtout pendant combien de temps. La plus récente étude (30 000 personnes testées en Islande, fin août) semble confirmer la présence d’anticorps pendant « au moins » quatre mois. Peu de cas de réinfections ont été médiatisés, hormis celui d’un homme de Hong Kong, bel et bien infecté à deux reprises, par deux souches différentes, en mars puis en août. Certes asymptomatique la seconde fois, il demeurait néanmoins contagieux. D’où l’importance de se protéger, même si on a été contaminé. « Il faut insister pour que les gens [qui l’ont eu] se comportent comme s’ils ne l’avaient jamais eu », martèle Pierre Talbot, expert en coronavirus à l’INRS. Même s’il concède que les personnes déjà infectées « devraient être protégées », André Daveau, immunologue à l’Université Laval, abonde dans le même sens. « Ces personnes devraient être prudentes pour les autres, dit-il. Le système immunitaire est très complexe. » « Tant qu’on n’en saura pas plus, ces personnes devraient suivre les mêmes consignes que le reste de la population », renchérit Gaston de Serres, médecin épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec.