Privés de leur pratique depuis des semaines en raison des contraintes imposées par la distanciation physique, les acupuncteurs, ostéopathes, massothérapeutes, physiothérapeutes et chiropraticiens peuvent enfin intervenir auprès de leurs patients, depuis le 1er juin. Peut-on obtenir d’eux les mêmes soins et en toute sécurité ?

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

Ils ont en commun le toucher, contact essentiel à leurs soins et qui implique une étroite proximité avec le client. Tous ont vu leurs services suspendus durant l’état d’urgence sanitaire, sauf pour les urgences médicales dans le cas des acupuncteurs, physiothérapeutes et chiropraticiens. Depuis le 1er juin, ces thérapeutes de la santé physique sont de retour en cliniques, mais pas comme avant. C’est muni de visières ou de lunettes de protection, de masques et parfois de gants, qu’ils prodiguent désormais leurs soins.

Les rendez-vous sont désormais espacés pour permettre le nettoyage et la désinfection du matériel, ainsi que des lieux, entre chaque client, et décalés pour éviter que les clients ne se croisent, explique Benoît Minguy, ostéopathe à la clinique ÔSanté qui propose aussi des services d’acupuncture et de massothérapie. Dorénavant, ceux-ci sont accueillis directement à la porte.

Les mêmes conditions s’appliquent à tous les thérapeutes de la santé physique oeuvrant dans des services considérés non-essentiels. «Le lavage de mains se faisait déjà pour nous. Ce qui change, c’est qu’on doit maintenant changer nos vêtements, nos blouses ou nos sarraus entre chaque client. Il faut aussi laver les lunettes ou visières, changer de masques…», dit-il. Mardi, l’INSPQ changeait cependant ses directives : il n’est plus nécessaire de procéder au changement des vêtements et de survêtements entre les patients, mais plutôt de les retirer et de les laver en fin de journée.

Toutes ces mesures font partie du nouveau protocole intérimaire recommandé par l’Institut national de la santé publique (INSPQ) et la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), et elles en accompagnent d’autres, selon les disciplines. Évidemment, le lavage rigoureux des mains et des avant-bras est obligatoire pour tous, avant et après le traitement. On exige la même chose de la part du client, qui est aussi tenu de porter le masque pendant son traitement.

Une bonne nouvelle

La reprise des activités se fait doucement du côté de Nathalie Gagnon, qui gère sa petite clinique d'acupuncture axée sur les soins en obstétrique et fertilité. Sa pratique a cessé de manière abrupte en mars, puisque ses clientes nécessitent peu d’intervention d’urgence telle que définie par l’INSPQ, contrairement à la clientèle d’autres acupuncteurs. « Le téléphone recommence à sonner, ce que j’accueille comme une bonne nouvelle après avoir craint un retour à l’automne. J’avoue que je me suis demandé comment j’arriverais à payer mon loyer. »

Les nouvelles conditions d’hygiène changent peu de choses aux traitements, dit-elle. L’Ordre des acupuncteurs du Québec recommande que les points au visage — ceux qui requièrent le retrait du masque — soient exécutés uniquement s’ils sont indispensables au traitement. Le client doit alors maintenir le silence.

Côté logistique, les choses s’annoncent plus compliquées. Avec l’espacement des rendez-vous, selon les nouvelles mesures sanitaires imposées, Nathalie Gagnon devra travailler de plus longues heures pour arriver à traiter le même nombre de patientes qu’avant la COVID-19.

Un mal nécessaire

« Le 16 mars, notre association professionnelle nous demandait, du jour au lendemain, de cesser toute activité professionnelle, témoigne également Benoît Minguy. Ç’a été un arrêt total. Plus de revenus. Nous, on ne peut pas pratiquer en téléconférence, c’est impossible. On n’a pas le choix de respecter ce protocole pour minimiser les risques de transmission du virus, mais ça nous permet de reprendre une activité professionnelle. »

Le masque et le lavage de mains sont déjà des normes intégrées pour la clientèle. Si les mesures sanitaires compliquent le travail, elles ne nuisent cependant pas aux traitements, observe l’ostéopathe.

Dans la pratique, on s’accoutume vite à porter le masque et les lunettes. Je n’ai pas d’inquiétude majeure. C’est une nouvelle façon de faire à laquelle il faut s’habituer et on le fait très vite. On reprend nos activités et on est heureux de le faire.

Benoît Minguy, ostéopathe à la clinique ÔSanté

Les clients, pour leur part, sont contents de retrouver « un semblant de vie et une normalité », constate-t-il. Le fait d’être isolé, de ne plus sortir, de moins bouger et, pour certains, d’avoir perdu la possibilité de pratiquer leurs sports habituels : « Tout ça, ça joue sur l’organisme et sur l’état psychologique des clients. » Beaucoup évoquent un sommeil perturbé ou des douleurs associées à une mauvaise ergonomie du bureau à la maison.

Les bienfaits d’un contact

Pour certains clients, ces soins thérapeutiques sont les seuls contacts physiques possibles depuis le début du confinement. La solitude pèse. La confidence arrive rapidement…

« Le dénominateur commun, dans toutes ces pratiques, c’est le toucher, et je pense que ce sera important pour contrecarrer les effets de la distanciation, comme l’anxiété, le stress, le sentiment d’être déprimé. Je pense que ça fait partie des remèdes pour éviter d’aggraver certains symptômes associés au confinement », estime Alex Lewis, qui enseigne la massothérapie à l’école Kiné-Concept.

Toucher entraîne souvent une prise de conscience chez le client, dit-il. « Ça amène la personne à se reconnecter à elle-même, à son corps et à ses sensations. Parfois, les tensions sont tellement imprégnées dans leur corps, que les gens ne s’en rendent même plus compte. Au moment où les tensions se relâchent, la porte s’ouvre sur certaines émotions. »

L’écoute, de la part du thérapeute, est d’autant plus importante en cette période mouvementée pour bien cerner les motivations et l’état du client, estime l’enseignant. « Si une personne dit qu’elle se sent déprimée, le thérapeute pourra adapter sa technique, avoir le bon niveau d’empathie et être en diapason avec ses besoins. La technique est cruciale, mais l’intention derrière l’acte aussi. On est là pour accueillir les clients de façon impartiale et dans le non-jugement. Au besoin, on les réfère en psychologie. »

À moins de présenter des symptômes de la COVID-19, personne n’est refusé à la clinique ÔSanté en raison de son âge ou de sa condition. Il revient à chacun de prendre sa décision, indique Benoît Minguy. Le risque zéro n’existe pas, ni pour le praticien ni pour le client, mais les mesures sont prises pour poursuivre les traitements dans les conditions les plus sécuritaires possible. « Pour certains, la distanciation sociale est très difficile présentement. Ça ne peut être que bénéfique pour ces personnes. C’est ce qu’on peut faire, à notre petit niveau. »