Alors que la pandémie de COVID-19 frappe le monde entier, des mots comme « covidiot », « mélancovid », « covidivorce » ou bien « quarantini » émergent. Pour mettre les bons mots sur une situation et un sentiment sans précédent, l’humain a tendance à inventer de nouveaux termes. Le vocabulaire de la pandémie perdurera-t-il ? Analyse.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Une personne ne respecte pas les consignes de distanciation sociale ? Certains diraient qu’il s’agit d’un « covidiot ». Le terme, fabriqué à partir des mots « covid » et « idiot », a le mérite d’être clair. Sur les réseaux sociaux surtout, mais aussi dans certains médias, ce mot qui n’existait pas il y a quelques mois est devenu courant.

Le lexique autour de la pandémie est vaste. Exemple dans une phrase : pour décompresser après avoir dénoncé un énième « covidiot », submergé par la « mélancovid » et craignant que le « covidivorce » soit inévitable après le confinement, il s’est concocté un petit « quarantini ».

L’apparition de ces nouveaux termes n’a rien d’étonnant, selon Benoît Melançon, professeur au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. À chaque situation inédite son vocabulaire. « Quelque chose se passe, des mots circulent dans l’espace public et on se les approprie », résume-t-il.

PHOTO THÉO MALO MELANÇON, FOURNIE PAR BENOÎT MELANÇON

Benoît Melançon, professeur au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal

On observe aussi un dérivé du phénomène : la réutilisation d’un mot déjà existant. Le terme « quatorzaine », par exemple, bien qu’absent du Larousse, est utilisé dans le monde juridique. À l’ère de la COVID-19, ce néologisme, dévié du mot « quarantaine », exprime la période d’isolement de 14 jours à laquelle certaines personnes doivent se soumettre. 

Le mot « confinement » a lui aussi pris un autre sens depuis l’irruption de la pandémie. Peu utilisé avant cette année et jamais de la façon dont tous l’emploient désormais, il désigne maintenant toutes les restrictions de contacts et de déplacements visant à ralentir la propagation de la maladie. Par opposition, le terme « déconfinement », largement utilisé ces derniers temps, définit la fin de l’isolement, la période que nous vivrons une fois la pandémie terminée.

Une réaction normale

Il est donc fréquent qu’un évènement marquant provoque l’émergence de nouveaux mots (même si ce n’est pas toujours le cas). « Au Québec, par exemple, à la fin des années 90, lorsqu’ont eu lieu les fusions municipales, on s’est mis à inventer des mots », soulève Benoît Melançon, également auteur du Dictionnaire québécois instantané. On a créé une dizaine de mots à l’époque, la plupart éphémères, dont « profusionniste » ou « défusionniste ».

De nombreux mots de notre vocabulaire contemporain peuvent être attribués à ce même phénomène, indique M. Melançon. La Révolution française est à l’origine de plusieurs termes, dont certains sont passés à l’usage — des mots comme « guillotine », « conscription » ou « jacobin ». La peste noire, au XIVe siècle, nous aurait notamment donné le mot « corbillard » (des bateaux de cargaison de denrées venus de la ville française de Corbeil — « corbeillards » — ont été convertis pour aider à évacuer les corps et auraient alors été surnommés « corbillards »). 

Un peu à la manière du terme « confinement », le mot « tsunami » s’est vu accorder un sens supplémentaire après le tsunami le plus meurtrier de l’histoire, survenu dans l’océan Indien en 2004. « On s’est mis à utiliser ce mot de géographie pour désigner une vague de quelque chose, un phénomène massif : un tsunami de tweets, un tsunami de nouvelles », illustre Benoît Melançon.

D’après l’expert, l’invention de mots liés à la pandémie est une réaction normale, qui tend aussi à apporter une dimension plus légère à des évènements tragiques. Ce nouveau vocabulaire commun, souvent ludique par nature, est un outil pour décrire adéquatement une condition sans précédent tout en ayant un certain effet amusant.

C’est une façon de dédramatiser la situation actuelle. On veut aussi montrer son talent d’inventeur, montrer ce qu’on peut faire avec les mots.

Benoît Melançon, à propos de l’invention de mots liés à la pandémie

Ceux qui resteront

« Confinement : la mélancovid ». Ainsi titrait le quotidien français Libération dans son numéro du 31 mars. Car si, à notre époque, les néologismes se popularisent sur les réseaux sociaux, même certains médias traditionnels en font usage. « C’est la nature même de l’univers médiatique actuel, affirme Benoît Melançon. Bien que cela dépende des médias. Libération le fera plus rapidement que les autres parce que le jeu sur les mots est leur marque de commerce. »

Mais les médias ne font que s’adapter en fonction des comportements des consommateurs, pour se démarquer et mieux les rejoindre. C’est d’abord sur l’internet, « caisse de résonnance par excellence », selon M. Melançon, qu’émergent le plus souvent les nouveaux mots. « Il n’y a jamais eu autant de mots qu’aujourd’hui, soutient le professeur et blogueur. Les réseaux sociaux jouent un rôle de relayeur très fort. C’est inusité. »

Ceux qui actualisent les dictionnaires sont d’ailleurs très attentifs à ce qui circule sur les réseaux sociaux, note M. Melançon. « Covidiot », « mélancovid » ou « covidivorce » se retrouveront-ils dans le Larousse ces prochaines années ? « Si j’avais à faire un pari, je dirais que “covidivorce” ne va pas rester, lance-t-il. Mais la seule façon de voir si ça va s’inscrire dans la durée, c’est d’attendre. »

La portée des mots aura un rôle appréciable dans leur propension à survivre au temps qui passe. « Les mots qui vont rester sont ceux qui touchent le plus de monde, dans le plus de pays, affirme Benoît Melançon. “Confinement” ou “démondialisation” ne sont pas seulement québécois, ils sont partout dans la francophonie. Plus l’extension est grande, plus il y a de chance que les mots restent. »

Certains termes sont, quant à eux, très circonscrits dans le temps, observe l’expert. Ils n’ont donc pas de valeur générale au-delà de la situation actuelle. Ainsi, le populaire « covidiot », bien que bilingue, aura peut-être du mal à trouver sa place dans les conversations une fois la pandémie loin derrière nous.