On part acheter du désinfectant pour les mains pour une utilisation habituelle. On constate la rupture de stock et, soudainement, on se met à la recherche de Purell avec la fougue d’un forty-niner en pleine ruée vers l’or. Quand on tombe enfin sur LE commerce qui propose encore quelques bouteilles, on les achète toutes. Au cas où. Que s’est-il passé dans notre cerveau ? La Dre Christine Grou, psychologue et présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, nous aide à comprendre en ces temps de coronavirus pour ne pas sombrer dans une panique généralisée.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Q. On sent qu’un mouvement de panique gagne le Québec, même s’il n’y a qu’un seul cas confirmé de COVID-19. Pourquoi cette peur s’installe-t-elle malgré les risques si faibles ?

R. Il y a deux éléments qui y contribuent. Premièrement, sur le plan biologique, le cerveau réagit d’abord comme si la menace était mortelle, même si elle ne l’est pas. C’est pour ça qu’on survit en tant qu’humains. C’est une réaction très animale. En présence d’une menace, on se fige, on surveille, on analyse et on réagit : soit on se sauve en courant, soit on combat pour sa survie. C’est là qu’il y en a qui vont remplir une pièce de vivres au cas où ils seraient en quarantaine. Ensuite, il y a les phénomènes psychologiques. Il y a une notion qui s’appelle la réalité psychique : c’est ce qu’on fait de la réalité dans notre tête. Pour n’importe quelle menace, le risque réel et la proportion que ça prend dans notre esprit, ce sont deux choses différentes. Le meilleur exemple, c’est le trouble anxieux : la personne s’inquiète pour des choses qui sont possibles, mais les proportions sont démesurées.

Q. Qu’est-ce qui influence le niveau d’inquiétude de chaque personne ?

R. Il y a plusieurs variables qui peuvent influencer la réaction des gens. Il y a les réalités individuelles, comme ceux qui sont plus anxieux de nature ou ceux qui ont une santé plus fragile et une réelle raison de s’inquiéter. Mais il y a aussi le fait que ça se rapproche de nous, qu’on en parle partout, toute la médiatisation, mais surtout la désinformation, les médias sociaux… Tout ça exacerbe l’inquiétude.

Q. Il y a probablement un effet d’entraînement qui s’ajoute, si on pense à l’exemple du désinfectant pour les mains ou encore aux pénuries de masques ?

R. Tout à fait. Si on réalise que certains font des provisions, on a soudainement peur de ne pas être assez vigilant. C’est comme s’il y avait une disproportion entre le danger réel et la conduite que les gens sont en train de tenir. C’est réellement comme un trouble anxieux, mais c’est un trouble d’anxiété collectif. Et il faut contenir la panique. Parce que l’épidémie de la peur est parfois plus dommageable que le virus lui-même.

Q. L’épidémie de la peur plus dommageable que le virus lui-même… Qu’est-ce que vous voulez dire ?

R. La peur fait en sorte que les gens ne vont pas adopter les bons comportements et vont être imprudents. Ils n’iront pas à l’hôpital de peur de sortir, ils vont avoir peur de le dire parce que tout le monde va vouloir les éviter. En mode panique, le jugement est mis de côté. Même chose pour la compassion. Si dans ta tête, il y a une menace de mort, tes comportements vont être plus sectaires.

Q. Comme cette femme d’origine chinoise que des gens évitaient dans le métro, dont l’histoire était rapportée dans la chronique de Patrick Lagacé de mardi ?

> Lire la chronique de Patrick Lagacé

R. Exactement. Ce genre de comportement ne protège personne, au contraire. La personne qui en est victime subit un tort sans raison, c’est une injustice qui amènera d’autres conséquences.

Q. Individuellement, qu’est-ce que l’on peut faire pour ne pas céder à l’effet d’entraînement et rester zen même si notre garde-manger n’est pas rempli de conserves ?

R. Il faut s’informer. Aller aux sources crédibles d’information. On a une responsabilité populationnelle de s’informer auprès de sources fiables. Ensuite, on doit se questionner sur l’état réel de la situation. Le nombre de cas a beau augmenter, il y a une proportion assez minime de personnes qui sont à risque de mourir et le danger n’est pas si grand. Il faut aussi essayer de relativiser et de dédramatiser. Ça ne veut pas dire de nier ou d’arrêter d’être vigilants, mais simplement de s’informer sur les facteurs réels de protection pour éviter les comportements irrationnels. Cela dit, il se peut que des gens éprouvent une détresse considérable et il est toujours possible de se faire aider, justement pour essayer de mieux vivre la situation.

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