Bleues, rouges, vertes, jaunes… les maisons colorées évoquent la joie et la fraîcheur, en plus de personnaliser leur environnement. Pourtant, le noir et le brun parent actuellement la majorité des nouvelles constructions et sont même utilisés en rénovation. Il est temps de redonner de la couleur à nos quartiers.

Emmanuelle Mozayan-Verschaeve
Emmanuelle Mozayan-Verschaeve Collaboration spéciale

« Il y a une chose importante à dire, c’est que dans le cadre de l’école d’architecture, on n’aborde pas le thème de la couleur, probablement parce qu’on l’associe à la décoration, à la frivolité, que ce n’est pas architectonique, informe d’emblée l’architecte Paul Laurendeau. On est séduit par la qualité originelle des matériaux, comme le bois, l’acier, le béton. Les architectes de talent s’amusent ensuite avec la couleur dans leur pratique. »

Fondateur de l’Atelier Paul Laurendeau, M. Laurendeau s’est rendu compte que changer la teinte d’une propriété en modifie la perception.

Sa réflexion et ses incertitudes par rapport à l’Amphithéâtre Cogeco, à Trois-Rivières, témoignent des craintes que ressentent la plupart des gens quand il s’agit de colorer leur habitat. « C’est le consultant en éclairage qui m’avait éveillé à la question des couleurs en me disant que si je ne mettais que du gris et du noir, il ne pourrait pas faire vibrer le bâtiment, alors qu’il suffisait d’un peu de rouge pour qu’il y arrive. J’ai vraiment hésité parce que c’était vu de l’extérieur et que je voulais que ça vieillisse bien, mais en visitant le musée Reina Sofia, de Jean Nouvel, à Madrid, dont la surface de la toiture est cerise, ça m’a convaincu de faire un toit rouge vif au théâtre. »

Oser, puis apprécier

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Anne Cormier (à droite), architecte associée de l’Atelier Big City et enseignante à l’Université de Montréal, est accompagnée de Consuelo Carranza (à gauche), intervenante en soutien communautaire de la Fédération des OSBL d’Habitation de Montréal. Elles se trouvent devant l’immeuble coloré Brin d’Elles Villeray.

L’Atelier Big City a, quant à lui, toujours fait usage d’une large palette de teintes. Anne Cormier, architecte associée à cette agence et enseignante à l’Université de Montréal, se réjouit de faire partager son goût pour la couleur et encourage les gens à l’utiliser.

PHOTO PIERRE HALMAI, FOURNIE PAR L’ATELIER BIG CITY

Synonyme d’espoir et de nature, cet édifice résidentiel vert vif situé à Montréal invite au bonheur. Les Jardins du Y des Femmes, conception Atelier Big City.

Plusieurs considèrent que la couleur est un risque... Je pense qu’il y a une certaine peur, parce qu’elle peut être associée à un goût esthétique plus ou moins sûr. Ça demande du travail, de la réflexion, des tests. Souvent, les gens trouvent que c’est beau après coup et ne regrettent rien.

Anne Cormier, architecte associée à l’Atelier Big City et enseignante à l’Université de Montréal

L’histoire du Québec démontre d’ailleurs l’intemporalité de certaines maisons mises en valeur par des teintes fortes ou des détails architecturaux contrastants. C’est notamment le cas dans plusieurs arrondissements patrimoniaux comme Le Plateau-Mont-Royal, à Montréal, et l’Île-d’Orléans, à Québec, où les tons d’origine doivent être respectés.

  • Façade colorée, rue Drolet, à Montréal

    PHOTO FOURNIE PAR YVES GRÉGOIRE

    Façade colorée, rue Drolet, à Montréal

  • Des teintes vives, square Saint-Louis, à Montréal

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

    Des teintes vives, square Saint-Louis, à Montréal

  • Détails architecturaux contrastants

    PHOTO FOURNIE PAR YVES GRÉGOIRE

    Détails architecturaux contrastants

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Faire fi des tendances

Anne Carrier, présidente de l’Association des architectes en pratique privée du Québec (AAPPQ) et architecte fondatrice d’Anne Carrier Architecture, souligne que d’un point de vue historique, la couleur au Québec est une question de fantaisie. « Le vert, le rouge et le blanc étaient particulièrement utilisés, surtout dans les bâtiments de ferme. Ça donnait un côté pimpant et joyeux. C’était aussi une façon de reconnaître sa maison de loin, notamment pour les marins des Îles-de-la-Madeleine. Aujourd’hui, il y a une tendance aux teintes foncées, mais je crois que ça vient de la disponibilité des matériaux et de la durabilité sans entretien. »

L’autre raison qui pourrait être à l’origine de cette mode des façades sombres date du début des années 2000, quand certains architectes ont créé des habitations qui devaient se fondre dans un espace naturel.

« Cette notion semble s’être transposée en ville, où on est passé de la demeure victorienne avec des tourelles à la résidence jaune en pierre américaine, pour en arriver aujourd’hui à des cubes noir, brun et blanc qu’on associe à du contemporain, ce que je trouve un peu déplorable », indique Anne Carrier.

« Ces maisons que l’on trouve dans des quartiers citadins sont une question de tendance et j’aimerais passer le message qu’il faut faire attention à l’insertion en ville, car certains projets résidentiels s’implantent sans vraiment tenir compte de ce qu’il y a autour. Je pense surtout aux noyaux patrimoniaux comme dans mon secteur, à Lévis, où les demeures sont coquettes dans des tons pâles de blanc, de jaune ; quand des propriétés anciennes sont démolies pour être remplacées par des maisons noires, je trouve ça épouvantable ! »

Elle ajoute tout de même que les propriétaires sont assurément de bonne foi et qu’ils ont peut-être l’impression que ça fait moderne de mettre du noir.

« C’est un ton qui représente le chic, le bon goût. D’ailleurs, les architectes s’habillent souvent en noir, mais ce n’est pas bon partout. C’est important de promouvoir une architecture réfléchie en fonction du lieu dans lequel s’inscrit la maison, et on pourrait revenir à développer la couleur avec des matériaux d’aujourd’hui, si on se souciait un peu moins de la mode, mais plutôt de l’environnement dans lequel on vit », affirme l’architecte.

Je trouve qu’on devrait interdire les maisons noires en ville, parce que si elles peuvent être bien intégrées dans un milieu champêtre en se confondant avec les arbres, elles n’ont pas leur place en milieu urbain.

Anne Carrier, architecte fondatrice d’Anne Carrier Architecture

Sortir du noir

  • Un projet de maison proposé en deux couleurs par Étienne Bernier Architecture.

    IMAGE 3D FOURNIE PAR ÉTIENNE BERNIER ARCHITECTURE

    Un projet de maison proposé en deux couleurs par Étienne Bernier Architecture.

  • Un projet de maison proposé en deux couleurs par Étienne Bernier Architecture.

    IMAGE 3D FOURNIE PAR ÉTIENNE BERNIER ARCHITECTURE

    Un projet de maison proposé en deux couleurs par Étienne Bernier Architecture.

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La couleur est une partie importante de la pratique architecturale que la jeune agence Étienne Bernier Architecture met en place. « Elle permet de mettre en valeur des profils d’architecture, des compositions. J’enseigne à l’Université Laval des ateliers qui sont en rapport avec le paysage », informe l’architecte principal de la firme, Étienne Bernier.

PHOTO DAVE TREMBLAY 1PX, FOURNIE PAR ÉTIENNE BERNIER ARCHITECTURE

Le mariage de la couleur, des motifs du bois clair et de la brique rouge personnalise et dynamise cette maison. Réalisation Étienne Bernier Architecture.

Comme nombre de ses pairs, il a fait des maisons au ton charbon : « C’est sûr que le noir a pris de l’importance dans les dernières années, probablement parce qu’il reste certaines cicatrices des années 1980-1990, où on utilisait de la brique rose et du vert. On dirait que les gens se sont tannés et que tout est devenu plus monochrome, mais c’est aussi parce qu’ils n’ont pas confiance en leurs goûts, précise-t-il. Ils associent les maisons actuelles noir et brun qu’on voit dans de nombreux quartiers à du moderne, mais ce n’est pas le cas, alors qu’on peut tout à fait réaliser un habitat contemporain avec de la couleur. »

Consultez le site de l’Atelier Paul Laurendeau Consultez le site d’e lAtelier Big City Consultez le site d’Anne Carrier Architecture Consultez le site d’Étienne Bernier Architecture Consultez le site de Sophie Bergeron Design

Sept conseils pour colorer sa maison

Experte en couleur et en design, Sophie Bergeron recommande de tenir compte des éléments suivants avant de faire ses choix de teintes.

Établir la couleur des éléments fixes

La couleur des éléments qui ne changeront pas (ex. : la pierre, l’aluminium, la brique, les fenêtres, la toiture) est essentielle au processus afin de trouver des teintes en harmonie avec l’existant.

Respecter le style de la maison

Le style d’architecture donne à la maison une grande partie de son âme et de sa personnalité, et un choix inapproprié de couleur peut créer une distorsion de mauvais goût.

Valoriser ou atténuer les détails

Pour attirer l’attention sur certains éléments (porte, colonnes, volets...), on les peint d’une couleur légèrement différente, mais toujours en harmonie avec la construction. A contrario, il vaut mieux peindre ceux que l’on aime moins de la même couleur que la maison afin d’atténuer leur présence.

Choisir sa couleur

On utilise au maximum quatre teintes incluant celle des éléments existants pour obtenir un résultat harmonieux. Si l’effet recherché doit être doux, on utilise des tons semblables. En revanche, des coloris qui se détachent tout en respectant l’harmonie procurent un look plus dynamique.

Adopter le bon ton

La subtilité des nuances est majeure quant au résultat escompté. Il est donc important de choisir un ton adéquat, y compris en ce qui concerne le blanc, qui peut apporter un contraste trop fort et détonner du reste de la maison, surtout s’il est trop froid.

Profiter des outils du marché

Plusieurs marques de peinture donnent la possibilité de faire des tests sur leur site internet ; il suffit de télécharger la photo de sa maison pour la visualiser en différentes couleurs. Cela étant dit, il faut toujours valider ses choix avec des échantillons réels.

Prendre son temps

On s’accorde un temps de réflexion avant de faire son choix en regardant les échantillons pendant des jours ; dans le doute, on demande l’avis d’un professionnel.