Le 18 mars dernier, Jacinthe Leroux a retiré sa mère de sa résidence pour aînés in extremis avant le confinement pour l’héberger chez elle. La famille s’est organisée et le cœur du foyer s’est agrandi au sens propre comme au figuré.

Emmanuelle Mozayan-Verschaeve
Emmanuelle Mozayan-Verschaeve Collaboration spéciale

« Je suis québécoise, mon mari est dominicain. Ça ne fait pas partie de notre culture actuelle au Québec de prendre nos parents à la maison. Pour lui, qui est latin, c’est la normalité d’avoir les grands-parents chez soi. Le 17 mars, j’ai reçu un message en soirée de Chartwell, m’informant qu’il y avait un premier cas de COVID-19 à la résidence de ma mère. On a paniqué et on s’est questionné parce que c’était l’inconnu total. On se demandait si c’était mieux de la laisser là-bas pour qu’elle ait des soins sur place ou de la ramener chez nous. Finalement, j’ai décidé d’aller la chercher », se souvient Jacinthe Leroux.

« Elle m’attendait dans l’entrée avec une valise, un masque, et quand les portes se sont ouvertes, je me suis mise à pleurer. L’infirmière qui était là m’a dit : “Vous prenez tellement la bonne décision !” Le lendemain matin, les visites dans les résidences étaient interdites », ajoute Jacinthe Leroux.

Claudette Champagne est donc sortie au bras de sa fille et le strict nécessaire dans son bagage comme si elle partait en vacances.

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Claudette Champagne dans « son château » est entourée de ses petites-filles, Ayoka et Shadé, de sa fille, Jacinthe Leroux, et de son gendre, Victor Perez.

Comme tout s’est fait très vite, l’une des ados du couple a proposé d’emblée de laisser sa chambre à sa mamie pour s’installer au sous-sol en attendant… « On discute beaucoup pendant les soupers et on lançait des idées d’agrandissement, juste pour le fun ; puis on a regardé plus sérieusement comment élaborer ça et j’ai contacté un de mes contracteurs pour voir ce qui était faisable », raconte Jacinthe Leroux, qui est designer.

De l’idée à la concrétisation

Quand l’entrepreneur a annoncé un prix de 35 000 $ pour agrandir la maison de 400 pi2, Jacinthe Leroux et son mari Victor Perez n’ont pas hésité.

J’ai envoyé le projet à la Ville de Saint-Bruno et malgré le fait que tout était fermé, j’ai reçu le permis avec l’approbation en moins de deux semaines parce qu’ils ont considéré que c’était un cas important.

Jacinthe Leroux

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L’espace salon donne directement sur la terrasse.

Le projet se présente comme un prolongement de la maison et donne sur la cour arrière. « Il y a une salle d’eau et des rangements, mais on partage la même cuisine, car ma mère est très âgée, elle a de l’arthrose et commence à [souffrir de] démence ; elle ne peut donc pas cuisiner. Elle prend ses repas avec nous, mais elle a un coin dînette dans son espace. La rallonge accède directement à ma cuisine et comme ma mère est capable de faire son déjeuner, elle peut le préparer toute seule quand elle se réveille », poursuit-elle.

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La salle d’eau est au même niveau que la cuisine. Les détails noirs et le fini marbre du meuble-vasque créent un lien avec le style de la maison principale.

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La zone chambre située en retrait de la cuisine maximise l’intimité.

Le nouvel espace est construit sur pieux, ce qui revient beaucoup moins cher que de couler une dalle de béton. Il est bien isolé et le sol, habillé de dalles de céramique, s’entretient facilement. Les portes, les fenêtres, les rangements intégrés, la salle d’eau : tout est compris dans les 35 000 $ investis. « On voulait faire quelque chose de bien, de confortable, mais sans dépasser le budget », dit Jacinthe Leroux, qui précise qu’en tant que professionnelle dans le domaine résidentiel, elle a bénéficié d’une remise. « Le prix “normal” serait de 45 000 $ ou 50 000 $ », pense-t-elle.

Trois générations au quotidien

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Le plafond cathédrale donne un sentiment de grandeur et la lumière entre à flots grâce aux nombreux vitrages.

Mme Champagne appelle son espace « son château » et sa fille trouve qu’elle a rajeuni quand elle la regarde. « Elle mange mieux parce qu’elle est entourée. Quand tu es en résidence, tu es seul et tu dois te motiver à sortir de chez toi pour créer des liens. Mais ça reste des inconnus. Mon mari est serein depuis qu’elle vit chez nous parce qu’il s’inquiétait beaucoup pour elle. Il rentre le soir, il lui donne un petit bec sur le front, c’est cute à mort ! Je suis aussi épatée par mes deux ados. Le soir, il y en a toujours une qui lui donne ses médicaments. Elles la coiffent et font des activités avec elle. »

Un ami médecin avait demandé à Jacinthe si elle voulait vraiment garder sa mère à la maison, parce que cela impliquait de nombreux enjeux. « Quand tu donnes naissance, tu ne peux pas dire après deux mois “j’en veux plus, c’est trop difficile”. Là, c’est pareil. On a des accrochages comme avec son enfant ou son mari, mais il faut toujours mettre de l’eau dans son vin et s’accorder des moments pour soi », confie Jacinthe Leroux.

« Ce qui nous a réveillés, c’est cette situation inacceptable de perdre ses parents à cause de la pandémie. Je suis en train de créer des souvenirs pour mes enfants. C’est sûr que s’il ne s’était pas passé ça, leur grand-mère serait restée dans la résidence. Tous les jours, on se dit bonjour, on se dit bonne nuit ; avant, c’était seulement une fois par semaine », dit Mme Leroux