Certains courtiers d’expérience croient que le sexisme en immobilier est un problème appartenant au passé. Toutefois, plusieurs professionnelles font encore face aujourd’hui à des commentaires les réduisant à leur apparence, ou sont remises en question parce qu’elles sont des femmes, voire carrément ignorées si un collègue masculin les accompagne.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Évoluant en immobilier depuis plus de 25 ans, Nadia Maltais affirme que le sexisme est toujours vivant dans son domaine. « Dans les milieux de la construction et chez les entrepreneurs d’immeubles à revenus, certaines personnes croient que les femmes courtières ne possèdent pas les compétences pour évaluer la valeur d’une propriété ou pour analyser les travaux à effectuer, explique la courtière chez Sotheby’s. Aussi, plusieurs inspecteurs en bâtiment pensent que les femmes ne peuvent pas comprendre leur rapport. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Nadia Maltais, courtière chez Sotheby’s

Caroline, une courtière qui a demandé de garder l’anonymat pour éviter les représailles de collègues et de clients, côtoie régulièrement des courtiers qui l’appellent « ma belle » ou « ma chérie ». « Ça me dérange, car j’ai l’impression de ne pas être prise au sérieux et d’être vue comme une petite poupée qui fait de l’immobilier, affirme-t-elle. Quand je leur dis que ça me déplaît, ils me répondent : “Prends-le pas comme ça, c’est un compliment que je te fais.” C’est comme si je me faisais siffler dans la rue. On est censé avoir une relation professionnelle ! »

Courtière depuis 22 ans, Sylvie Blouin répond qu’elle n’a jamais vécu de sexisme en immobilier et que ses collègues femmes ne lui ont pas fait part de telles expériences. « Je suis entourée de plusieurs femmes courtières et ça ne vient pas à mes oreilles, dit-elle. Parfois, il y a des hommes qui croient que les femmes ont moins leur place sur le marché du travail et en immobilier, mais c’est minime. »

PHOTO ÉRICK LABBÉ, LE SOLEIL

Christiane St-Jean, courtière chez RE/MAX

Christiane St-Jean, qui évolue en immobilier depuis 35 ans, évoque la difficulté des femmes à se tailler une place en courtage commercial particulièrement. « C’est un boys club, soutient la courtière chez RE/MAX. Les grandes transactions commerciales sont encore contrôlées par des hommes. »

Elle-même a déjà vécu des épisodes sexistes en immobilier résidentiel, il y a longtemps. « À mes débuts, la société n’avait pas la même vision sur l’égalité des femmes. »

Dans une de mes premières transactions, un courtier bien établi m’avait lancé : « Attention, ma petite Barbie, moi, je suis un vieux loup ! » Aujourd’hui, on ne voit pas ça. On n’est plus là. On est loin d’être là !

Christiane St-Jean, courtière chez RE/MAX

À l’inverse, Caroline atteste que le problème est encore très actuel. « Récemment, j’ai évité de justesse la pluie en arrivant chez un client, alors que je portais une chemise blanche pas transparente du tout, très professionnelle. Le client m’a dit que c’était dommage que j’aie évité la pluie, car ç’aurait été plus agréable pour lui que je sois trempée. Son commentaire m’est rentré dedans… » Sous le choc, elle n’a pas su quoi répliquer. « Je ne m’attendais pas à ce qu’il dépasse les limites. Depuis, il me dit : “t’es donc ben belle aujourd’hui” ou “t’aurais pas une sœur à me présenter ?” »

Cette situation n’est pas une exception. « Ça arrive souvent », confirme la courtière, qui a développé une forme d’insécurité au fil du temps. « Mon conjoint sait toujours où sont mes rendez-vous, dit Caroline. Je me promène avec un spray au poivre pour ma sécurité. En visite, je me retrouve parfois seule avec des hommes bien plus costauds que moi, qui sont flirty et déplacés. S’il arrivait quelque chose, je veux pouvoir me défendre. »

Deux poids, deux mesures

Caroline est convaincue que le traitement réservé aux hommes et aux femmes courtiers est différent dans un même contexte. « Si je vais à un rendez-vous en compagnie d’un collègue masculin, les clients ne me répondront plus vraiment. Ils vont surtout parler à mon collègue. »

Directeur chez Sotheby’s au Québec, Daniel Dagenais croit que les comportements condescendants de certains clients sont faits en fonction de l’âge et de l’inexpérience de certains courtiers, hommes et femmes, et pas dirigés spécialement envers les femmes. « Je ne vois pas de problème de ce genre chez les courtières », dit-il.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Nathalie Clément, propriétaire de l’agence Via Capitale du Mont-Royal

Nathalie Clément, propriétaire de l’agence Via Capitale du Mont-Royal, n’a pas du tout le même avis. « Bien sûr qu’ils existent, les stéréotypes sur le manque de compétences des femmes ou sur leur incapacité à négocier férocement pour leurs clients, répond celle qui est courtière depuis 35 ans. Je me suis toujours dit que je devais être plus compétente que les autres pour être crédible et pour éviter qu’on se dise en me voyant : “on va faire une bouchée de pain avec elle en négociations”. »

Elle nuance toutefois en affirmant elle aussi que les jeunes femmes sont plus souvent victimes des clichés et des commentaires déplacés.

J’ai des échos de jeunes courtières qui ont de la difficulté à se faire respecter et qui se font rabrouer par des hommes, ce qui est moins fréquent chez les courtières de grande expérience. Avec le temps, la perception négative peut être défaite par une femme sûre d’elle qui sait quoi répondre.

Nathalie Clément, propriétaire de l’agence Via Capitale du Mont-Royal

Le tempérament de chacun peut donc faire une différence. « Par définition, les courtiers sont des personnes qui ont des personnalités fortes quand elles réussissent, ajoute Mme Clément. La plupart des femmes ne se font pas marcher sur les pieds et elles ont plutôt de bonnes collaborations avec leurs collègues hommes. »

Question d’apparences

Quand on aborde la question des hommes qui réduisent les courtières à leur beauté, Christiane St-Jean prétend que certaines femmes sont victimes d’elles-mêmes. « C’est facile de trop miser sur son image pour vendre, déplore-t-elle. Ça fait 35 ans que je brasse les femmes pour élever la profession. »

Daniel Dagenais suppose lui aussi que l’apparence des femmes peut se retourner contre elles. « Le problème, c’est plus pour les femmes qui sont considérées comme trop jolies, précise-t-il. Elles doivent faire attention dans leurs relations d’affaires à [la façon dont] elles s’habillent. » Il révèle également une observation sur les très belles femmes. « Elles doivent faire attention et être plus discrètes. Si leur allure est un peu trop sexy, elles risquent d’avoir des problèmes avec la conjointe de l’acheteur… »

Les femmes se font parfois « agacer » sur leur apparence, selon Sylvie Blouin. « J’ai déjà entendu : “On sait bien, elle met un décolleté pour que son offre d’achat passe.” C’est arrivé de temps en temps à mes débuts, mais c’est rare aujourd’hui. »

Pourtant, Caroline observe fréquemment un traitement inéquitable face à l’apparence des femmes et des hommes en immobilier. « Si un homme fait une visite en jeans et en veston, on va le trouver casual, comme s’il révolutionnait le métier, dit-elle. Moi, si je porte des jeans, ça ne passera pas. Est-ce parce que les miens sont plus ajustés et qu’on peut voir mes courbes ? Je ne sais pas. En tout cas, on s’attend à ce qu’une femme porte une robe, une jupe tailleur ou un pantalon avec un tailleur. »

Cela dit, la sévérité accrue du code de déontologie a ouvert la porte à une légère amélioration depuis 2010, alors que le milieu prône une meilleure équité, plus de transparence et plus de collaboration. « Il y a 30 ans, des femmes se faisaient dire : “Quand je vais être directeur de bureau, je vais vouloir te baiser”, se souvient Mme Clément. Je me suis déjà fait dire : “Tsé, dans la salle de conférences, il n’y a pas juste des réunions qui se tiennent là…” Ces comportements sexistes se sont un peu estompés. »

Nadia Maltais croit que les effets d’une profession qui n’accepte plus le sexisme rejailliraient sur les consommatrices. « Je connais des femmes clientes qui ne veulent pas faire affaire avec des hommes courtiers. Si le milieu change, ça aurait sûrement une influence sur la suite des choses. » Même son de cloche chez Caroline : « Si on faisait un bon ménage, les acheteuses et les vendeuses éviteraient elles aussi les remarques sexistes », dit-elle.

L’effet Selling Sunset

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Selling Sunset (Du soleil à revendre), une téléréalité de Netflix

Les avancées pour briser les stéréotypes envers les femmes sont toutefois freinées par certaines émissions campées dans le milieu immobilier, comme Selling Sunset (Du soleil à revendre). En plus de montrer des propriétés de rêve, la téléréalité diffusée sur Netflix met en scène des courtières qui mettent de l’avant leur look pour avoir du succès. « L’émission nuit à l’image de notre profession, dit Christiane St-Jean. Ça ne fonctionne plus, les femmes qui jouent de leurs charmes en immobilier. Je ne dis pas ça parce que je suis vieillissante, car je parais encore très bien. Même quand j’avais 24 ans, j’étais une très jolie femme, et je n’ai jamais usé de mon charme ainsi. »

Nadia Maltais ne croit pas que Selling Sunset dévalue la crédibilité des courtiers. « C’est comme un spectacle, regarder ça. Au Québec, on n’a pas du tout la même réalité. Ça existe peut-être dans certains quartiers et certains milieux ici, mais moi, je fuis ça. »

Caroline croit néanmoins que l’image projetée par la téléréalité influence les consommateurs. « Depuis le début de l’émission, tout le monde me demande si la vie est comme ça, dit-elle. On dirait que ça joue dans la tête des gens et qu’ils se demandent si une bonne courtière doit être habillée ainsi pour réussir. L’émission donne l’impression que c’est facile, être courtier. Du genre “sois belle et tais-toi”. Pourtant, non. Il faut savoir gérer l’argent et les émotions de nos clients. On ne peut pas prendre ça à la légère ! »