Les promoteurs et constructeurs résidentiels sont frappés de plein fouet par la crise sanitaire et humanitaire qui secoue le Québec. Ils ont dû fermer leurs chantiers, laissés à eux-mêmes pour tenter d’apaiser l’anxiété de leurs employés et de leurs clients. Ils gèrent du mieux qu’ils le peuvent la situation, qui est hors de leur contrôle. Voici les témoignages de six entrepreneurs.

Danielle Bonneau Danielle Bonneau
La Presse

Serge Goulet

Président Devimco Immobilier

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRECHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Goulet s’est fait photographier lors de la cérémonie officielle marquant le début de la construction dans Solar Uniquartier, à Brossard, en août 2017.

Lorsque les chantiers de construction ont reçu l’ordre de fermer, Serge Goulet est retourné chez lui, dans sa Beauce natale. Il travaille sans relâche. « Je suis au téléphone avec toute mon équipe tous les jours, révèle-t-il. La business n’a pas ralenti, sauf évidemment en ce qui a trait aux chantiers. Tout le travail de bureau, toute la planification continue. Et c’est étonnamment efficace. »

À la tête d’une des plus importantes entreprises de construction au Québec et affrontant la crise avec son associé, Mathieu Jobin, il rappelle que les Beaucerons font face chaque année à la crue des eaux et se relèvent les manches. « Il faut que tout le monde fasse son effort et on va passer au travers, dit-il. On n’a pas le choix. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Plus rien ne bouge dans Solar Uniquartier, l’imposant chantier que mène Devimco Immobilier, à Brossard. Mais dans les coulisses, le travail se poursuit.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Devimco Immobilier a dû interrompre la construction du complexe Maestria près du Complexe Desjardins et de la place des Festivals, dans le Quartier des spectacles, à Montréal.

Sa priorité ? Composer le mieux possible avec la situation, au bénéfice des 225 employés de bureau et des ouvriers, encore plus nombreux, qui continuent de recevoir leur salaire. Et au bénéfice des nombreux investisseurs et partenaires d’affaires qui l’accompagnent dans ses ambitieux projets à Brossard, au centre-ville de Montréal, dans Griffintown, près de la tour de Radio-Canada, etc.

« Je veux que nos employés voient qu’on les supporte et qu’à la reprise, ils soient tous là, prêts à rebondir rapidement, précise-t-il. Toutes sortes d’idées sont sur la table. On pense à un programme de formation, mis de côté avec la surchauffe, pour augmenter les compétences. »

Parti à son compte, en 1988, à l’âge de 25 ans, il prépare la relève, prêt à laisser davantage de place aux jeunes. « On est en train de revoir nos méthodes de vente et de location pour se mettre en mode virtuel, indique-t-il. On revoit aussi nos condos et appartements. On réalise que le télétravail, cela fonctionne ! Cela va entraîner un changement important. Les gens y ont goûté et je suis convaincu que d’avoir un ou deux postes de travail fera partie de leurs demandes. Cela aura aussi un impact dans les bureaux. De grands locataires voudront peut-être louer moins de pieds carrés à la fin de leur bail et aménager différemment l’espace. Cela fait partie de notre réflexion, pour la mise en marché de nos produits. »

Annie Lemieux

Présidente de LSR GesDev

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Annie Lemieux, photographiée dans un condo-témoin
à Saint-Lambert, en février 2018.

En ce temps de crise, Annie Lemieux se rappelle les paroles de son père, Serge Lemieux, avec qui elle a fait ses premiers pas dans l’entreprise familiale. « Mon père était un homme sage, confie-t-elle. Il nous disait de mettre des patates dans la cave et de ne pas nous embarquer dans des projets que nous ne serons pas capables de terminer. Nous, les promoteurs, on avait une belle confiance, construisant toujours plus haut et plus grand. On prenait de plus en plus de risques. La situation présente nous ramène à la réalité du marché. Il faut être prudent dans nos approches. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Au moment où les chantiers ont dû fermer, la deuxième phase du complexe Loggia Saint-Lambert était sur le point d’être finie. Celle-ci doit accueillir des locataires le 1er juillet.

Gestionnaire d’immeubles, elle est aussi partenaire dans la réalisation de projets résidentiels. Dans les circonstances, elle s’estime chanceuse. « Nous avons moins de projets en construction en même temps que l’an dernier, alors que nous menions trois projets de front, dont Arbora, dans Griffintown, souligne-t-elle. Cette année, la deuxième phase du Loggia Saint-Lambert était sur le point d’être finie pour accueillir des locataires le 1er juillet. Le chantier répondait à toutes les normes sanitaires avant d’être fermé. Il faut gérer l’incertitude de nos employés, qui sont compétents et que je veux garder. Et je regarde ce qui peut être fait pour arriver à satisfaire nos clients. On fait face à quelque chose d’impensable, qu’on ne pouvait pas prévoir dans notre gestion du risque et on doit s’ajuster. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Avec son équipe, Annie Lemieux veut tout faire pour que les logements de la deuxième phase du complexe Loggia Saint-Lambert soient prêts le 1er juillet.

Elle se questionne sur le lancement des prochains projets. La demande sera-t-elle la même ? Heureusement, ses enfants sont autonomes. « Ils ont 17 et 14 ans, précise-t-elle. Ils sont capables de m’aider avec l’épicerie. Mon conjoint aussi travaille à domicile. Et avec les employés, je sens qu’on agit en équipe. Tout le monde partage des trucs. C’est super important de demeurer actif pour garder le moral. On veut tout faire pour être prêt le 1er juillet. Ce sera une grande victoire et on pourra alors célébrer. »

Stéphane Côté

Président de DevMcGill (Cogir)

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Stéphane Côté (à droite), s’est fait photographier aux côtés de Mathieu Duguay, président de Cogir, lorsque cette société a fait l’acquisition de DevMcGill, en juin 2017. Faire partie d’une grande équipe le motive, indique M. Côté.

Stéphane Côté est habitué à coordonner la construction et la planification de plusieurs projets de condos en même temps. Ce n’est pas différent en ce moment. « Cela roule, révèle-t-il. Au Noca 1, on avait commencé à livrer les appartements aux premier et deuxième étages. La Chambre des notaires permet de faire des clôtures à distance et cela fonctionne bien. C’est plus difficile de faire des inspections d’unités, alors on est bloqués. L’horaire de livraison est un gros enjeu. On communique beaucoup avec nos clients. Toute l’équipe travaille à distance. On est enlignés pour les trois prochaines années. On fait des vidéoconférences avec les architectes en se disant qu’après une pause de deux ou trois mois, cela va reprendre graduellement. On continue de faire avancer les dossiers qui étaient sur la table à dessin. On verra après pour la suite des choses. »

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Les locataires du complexe Humaniti, au centre-ville de Montréal, devaient emménager sous peu. Les copropriétaires s’attendent à prendre possession de leur condo à l’automne. Un réel casse-tête pour DevMcGill et ses partenaires.

Ses trois enfants sont au primaire. Il a un bureau à domicile, où il peut être efficace. Mais ce n’est pas le cas de certains de ses collègues, qui travaillent au milieu de la cuisine avec les enfants aux alentours. « Le télétravail va rester un peu, surtout lorsque les enfants seront de retour à l’école, croit-il. Déjà, dans nos projets, on essayait de mettre un petit coin-bureau dans les appartements, dès qu’il y avait une chambre. Les gens vont vouloir un coin où ils ne seront pas trop dérangés pour travailler. On réalise qu’on peut en faire beaucoup avec la technologie. Même faire des contrats électroniques et visiter virtuellement un condo-témoin ! »

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Dans le premier immeuble du complexe Noca, de DevMcGill, dans Griffintown, les appartements situés aux deux premiers étages commençaient à accueillir de nouveaux occupants quand tout s’est arrêté.

Il fait partie d’une vaste équipe au sein de la société de gestion Cogir. Entendre les bons coups des autres notamment de ceux qui doivent relever des défis extraordinaires dans des résidences pour personnes retraitées le motive. « Les belles histoires de mes collègues et de mes partenaires nous rapprochent, révèle-t-il. Il faut se parler et rester unis, même à distance. Cela aide à garder le moral ! »

Laurence Vincent

Coprésidente de Prével

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Laurence Vincent, coprésidente de Prével, prépare activement la suite.

Comme tous les promoteurs, Laurence Vincent doit composer avec l’impossibilité de prévoir l’avenir, à court et moyen terme. Plusieurs chantiers sont en branle : Esplanade Cartier, Quartier général, 21e arrondissement, Union sur le parc et bien d’autres. « Pour un entrepreneur, le nerf de la guerre, c’est d’avoir de la prévisibilité, nous écrit-elle, préférant répondre à nos questions par courriel. En ce temps de crise, c’est un aspect qui nous donne du fil à retordre. Par contre, nous agissons de façon responsable et élaborons des plans de contingence selon plusieurs scénarios possibles, du plus optimiste au… moins optimiste !

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Prével a dû interrompre la construction d’un immeuble du complexe 21e Arrondissement, dans l’ouest du Vieux-Montréal.

« Pour tous les employés dont la nature du travail rend la chose possible, le télétravail a été organisé en un temps record. Et pour les autres, nous maintenons le contact, échangeons et discutons pour préparer la suite, organisons des réunions virtuelles hebdomadaires, et même, un tout premier cinq à sept virtuel ! Les gens qui composent notre équipe sont vraiment extraordinaires et on le voit plus que jamais. La solidarité et la bienveillance des employés les uns envers les autres sont vraiment exceptionnelles.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Tout a été scellé pour que le chantier de cette phase du complexe 21e Arrondissement et les alentours demeurent sécuritaires, jusqu’à nouvel ordre.

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Prével a plusieurs projets et chantiers en branle, à Montréal. Quartier général, dans Griffintown, est l’un deux.

« L’expérience de mon père [Jacques Vincent] des 40 dernières années, particulièrement lors de la crise des années 90, apporte un éclairage indéniable, et ce, au profit de toute notre équipe. Quant à la conciliation travail-famille, j’ai toujours dit qu’elle n’existait que si on acceptait le chaos ! [émoji de clin d’œil]. Ce n’est pas différent aujourd’hui, au contraire. Mes trois jeunes enfants sont à la maison et maman et papa travaillent aussi de la maison, pendant que ceux-ci nous tournent autour. Alors, régulièrement, que ce soit quand je suis au téléphone ou en conférence virtuelle, on entend ou on voit l’un des miens ou les trois en même temps ! La bonne nouvelle, c’est que je suis loin d’être la seule. On est tous dans le même bateau ! Alors, je sens que collectivement, on en rit et on s’adapte au mieux ! »

Nicolas Galardo

Directeur ventes et marketing du Groupe Montclair

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Dans le quartier Bois-Franc, à Saint-Laurent, l’immeuble en copropriété de six étages, WR3, était pratiquement terminé au moment où tout s’est arrêté. Groupe Montclair était rendu à l’étape de la livraison des condos.

Nicolas Galardo a choisi tout comme sa sœur, Dominique, de s’engager dans l’entreprise familiale bâtie par leur grand-père Alfred et leur père Greg, depuis plus de 75 ans. L’entrepreneur de 41 ans est bien content que son père soit encore très actif. « Il est un mentor pour notre équipe, confie-t-il. Il nous aiguille dans la bonne direction. Il nous aide à travailler pendant ces temps difficiles. Son premier projet dans L’Île-des-Sœurs, en 1981-1982, a eu de la misère à décoller. Les taux d’intérêt étaient à 21 %, 22 %. Mais il a réussi à tirer son épingle du jeu. C’est apaisant de l’avoir avec nous. »

L’entreprise se trouve dans une position enviable, constate-t-il. Groupe Montclair mène actuellement trois projets dans le quartier Bois-Franc, à Saint-Laurent. L’immeuble en copropriété de six étages, WR3, était pratiquement terminé au moment où tout s’est arrêté, étant rendu à l’étape de la livraison des condos. « Comme les notaires sont toujours en fonction, toutes les unités qui étaient prêtes ont été livrées. On est vraiment chanceux. Le Wilfrid, à côté, est à 90 % vendu et on avait débuté la construction. En ce qui concerne les maisons en rangée Amelia, face à un grand parc, on est aussi en bonne position, puisque quelques maisons ont pu être livrées. »

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Groupe Montclair a été en mesure de faire notarier la vente de quelques maisons en rangée Amelia, qui étaient presque prêtes.

Il constate un flux de visiteurs sur le site internet. « C’est différent, précise-t-il. Les représentants communiquent par téléphone. Grâce à la visite virtuelle, les gens peuvent pratiquement être dans la maison témoin sans quitter le confort de leur foyer. »

Il se demande toutefois si la philosophie des acheteurs va changer. « On ne sait pas comment ils vont réagir, quand il y aura une reprise, fait remarquer le père de deux garçons de 2 ans et demi et de 4 mois. On s’attend à quelques réserves. Combien de temps cela prendra-t-il avant que le marché revienne au niveau où il était ? Est-ce que ce sera encore possible ? » Personne ne le sait.

Sébastien Lessard

Président de la Société de développement Urbania

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Le complexe Urbania prend constamment de l’expansion, aux alentours de la station de métro Montmorency, à Laval. Les travaux, comme ailleurs au Québec, ont été suspendus.

Sébastien Lessard a fait ses débuts dans l’entreprise familiale pendant une période difficile. C’était en 2003, avant la construction de la station de métro Montmorency, à Laval. Les acheteurs ne se précipitaient pas pour acheter un condo dans le premier immeuble du complexe Urbania. « Les premières années ont été dures, se rappelle-t-il. Mais l’arrivée du métro en 2007 a été tellement structurante pour les environs qu’on a bien traversé la crise de 2009-2010. »

Il a bon espoir de bien s’en tirer, cette fois-ci aussi. « On fait un produit accessible, explique-t-il. On s’adresse à une grande part du marché. C’est évident que les coûts des terrains et des matériaux augmentent et que la disponibilité de la main-d’œuvre est un enjeu, auquel nous sommes tous confrontés. Mais on a toujours répondu aux besoins de gens avec des revenus dans la moyenne. »

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À l’arrêt des travaux, la construction de l’immeuble locatif Urbania Hause, de 250 portes, avançait rondement. La location des logements devait être lancée en avril pour que ceux-ci soient occupés dès septembre. Tout sera retardé.

À l’arrêt des travaux, la construction de l’immeuble locatif Urbania Hause, de 250 portes, avançait rondement et il s’apprêtait à lancer la location des logements, pour qu’ils soient habités en septembre. Cela devra être reporté. « Dans les circonstances, le timing, pour nous, a été favorable, dit-il. On pourra s’ajuster. »

Son père Raymond Lessard, qui lui a montré les rouages du métier et qui est à la retraite, est de bon conseil. « Il me dit de ne pas m’inquiéter, cela va passer, confie-t-il le jour de son 51anniversaire. C’est sûr, c’est un évènement hors du commun. Personne de notre génération n’a passé à travers cela. Un évènement comme cela nous fait réfléchir sur l’essentiel de nos relations avec les membres de notre famille et avec nos fournisseurs. On a tendance à tenir les choses pour acquis. »

Il se sent appuyé par le Fonds immobilier de solidarité FTQ et la Banque Nationale. Et il se prépare pour la reprise. « Je fais le tour de tous nos fournisseurs pour m’assurer qu’il n’y aura pas de problème d’approvisionnement quand cela va recommencer. J’ai hâte ! »