(Istanbul) L’homme d’affaires et philanthrope turc Osman Kavala, emprisonné sans jugement depuis quatre ans, restera au moins jusqu’au 26 novembre en prison, a décidé vendredi un tribunal d’Istanbul, malgré les menaces européennes de sanctions contre Ankara.

Fulya OZERKAN Agence France-Presse

Cet opposant de 64 ans, une figure majeure de la société civile, est accusé depuis 2013 par le régime du président Recep Tayyip Erdogan de chercher à déstabiliser la Turquie.

Il est notamment en ligne de mire pour avoir soutenu en 2013 les manifestations antigouvernementales connues sous le nom de mouvement de Gezi ayant visé M. Erdogan, alors premier ministre.  

Puis il a été accusé d’avoir cherché à « renverser le gouvernement » au moment de la tentative de coup d’État de 2016.

Acquitté en 2020, arrêté le lendemain

L’intéressé a toujours nié les faits qui lui sont reprochés.

Il comparaitra de nouveau le 26 novembre devant la justice qui a estimé vendredi manquer de « faits nouveaux » pour ordonner sa libération, réclamée par ses avocats et par les organisations de défense des droits de l’homme.

Amnistie internationale a ainsi dénoncé « une punition cruelle et une torture pour lui et sa famille », considérant que c’est « un jour de honte » pour la Turquie.

Acquitté une première fois en février 2020, Osman Kavala avait été dès le lendemain placé en garde à vue, accusé d’avoir « soutenu » la tentative de putsch contre M. Erdogan.  

Un stratagème pour prolonger sa détention, avait-il alors dénoncé.

Devant une salle de tribunal bondée, en présence en particulier de nombreux diplomates américains et européens, Osman Kavala est apparu vendredi sur un écran, en direct de la prison de Silivri, à l’ouest d’Istanbul, où il est détenu depuis octobre 2017.

Son épouse, la professeure d’économie politique Ayse Bugra, de l’Université Bogazici d’Istanbul, avait également pris place dans l’assistance.

Comme une « exécution extrajudiciaire »

« Je n’ai pas l’impression de sortir d’un procès », a-t-elle déclaré à la presse en quittant le tribunal.

« La décision de garder Osman Kavala derrière les barreaux n’a jamais eu aucune justification ni base légale », a dit à l’AFP Milena Buyum, d’Amnistie internationale, rappelant qu’il n’avait « jamais été condamné pour quelque crime que ce soit ».

Ses avocats ont diffusé un communiqué pendant l’audience :

Le plus frappant n’est pas seulement que les charges retenues contre moi ne reposent sur aucune preuve. Ce sont des accusations fantaisistes, qui relèvent de théories complotistes dépassant l’entendement ».

Extrait d'une déclaration écrite d'Osman Kavala

Celle d’« espionnage » avait ainsi été ajoutée en mai 2020, rappelle-t-il, jugeant ces allégations « calomnieuses ».  

« Prolonger ma détention sur des bases aussi fragiles équivaut à une exécution extrajudiciaire », déclarait-il encore.

Pour Osman Kavala, « c’est une façon de troubler les esprits, pour contourner l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ».

En décembre 2019, la Cour européenne des droits de l’homme avait ordonné sa « libération immédiate », sans résultat.

Le Conseil de l’Europe pourrait infliger des sanctions

Le mois dernier, le Conseil de l’Europe a menacé Ankara de sanctions, qui pourront être prises au cours de sa prochaine session (du 30 novembre au 2 décembre), si l’opposant n’est pas libéré d’ici là.

La Turquie serait alors le deuxième pays à subir une « procédure d’infraction » : jusqu’à présent, seule la Russie a été suspendue en vertu de cette procédure (de 2017 à 2019).

L’audience du 26 novembre, si elle permet la libération de M. Kavala qui entamera le 18 octobre sa cinquième année de détention, pourrait éviter d’infliger pareille sanction au régime d’Ankara.

Vendredi, les États-Unis, l’Union européenne, l’Allemagne, la France, le Danemark, le Royaume-Uni, la Belgique, la Suisse, les Pays bas et la Suède avaient envoyé des représentants au tribunal, marquant leur intérêt pour ce procès à rallonge.

Plusieurs députés turcs de l’opposition étaient également dans la salle.

En revanche, l’universitaire américain Henri Barkey, présent à Istanbul au moment du coup d’État manqué de 2016 et que le gouvernement turc accuse d’être un agent de la CIA impliqué dans l’organisation de cette tentative de putsch, était absent, car se trouvant aux États-Unis.