Un commando ukrainien a permis à des Afghans de fuir, grâce à la collaboration de Mark MacKinnon, correspondant en Europe du quotidien canadien The Globe and Mail

Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

Se cacher ou tenter sa chance par la route ? À Kaboul, des milliers de personnes cherchent toujours comment échapper aux talibans, comme l’a constaté un Canadien ayant organisé le sauvetage de 19 Afghans par un commando ukrainien ces derniers jours.

Mark MacKinnon, correspondant en Europe du quotidien canadien The Globe and Mail, s’éreintait depuis deux semaines avec l’aide de son journal pour essayer de sauver Mohammed Sharif Sharaf, son fidèle collaborateur qui lui avait servi de guide et d’interprète lors de plusieurs reportages en Afghanistan.

M. Sharaf, 49 ans, était prêt à s’enfuir avec sa femme, ses cinq enfants et d’autres de ses proches. Il était accompagné de Jawed Haqmal, un ancien interprète de l’armée canadienne, lui aussi avec sa famille. Au total, 19 personnes attendaient nerveusement le signal pour se rendre à l’aéroport de Kaboul.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DU PRÉSIDENT DE L’UKRAINE, VOLODYMYR ZELENSKY

Des gens évacués d’Afghanistan sont arrivés en Ukraine, dimanche, dont Mohammed Sharif Sharaf, Jawed Haqmal et leurs familles.

Chaque fois qu’ils croyaient avoir trouvé un chemin, un convoi fiable pour atteindre la zone sécurisée de l’aérodrome, le plan tombait à l’eau. Le groupe a été bloqué par des talibans armés et s’est buté à une foule de milliers de personnes qui obstruait le chemin. Le groupe avait des autorisations de voyage en main, mais aucun moyen d’atteindre l’aéroport. Les fugitifs commençaient à perdre espoir.

« À un certain moment, ils n’avaient pas dormi depuis longtemps, et ils ont dit : “On a tout essayé». Les autres sont partis se coucher, mais Sharif a dit qu’il voulait essayer une autre fois », raconte Mark MacKinnon.

Au pas de course, l’arme au poing

M. MacKinnon a discuté du problème avec Roman Waschuk, ancien ambassadeur du Canada en Ukraine. Celui-ci lui a expliqué que les Ukrainiens avaient des troupes sur place et qu’ils voulaient aider.

« Les troupes canadiennes ou américaines ne voulaient pas sortir de l’aéroport de Kaboul pour secourir un groupe de traducteurs et leur famille. Donc j’ai demandé à l’Ukraine », a expliqué Mark MacKinnon lundi. Il dit avoir essayé à deux reprises d’organiser le sauvetage du groupe avec les autorités canadiennes, mais celles-ci refusaient d’aller le chercher en ville.

En entrevue téléphonique avec La Presse lundi, M. Sharaf a confirmé à quel point il avait été heureux de recevoir soudainement un message de l’armée ukrainienne, qui avait un plan pour venir secourir le groupe coincé à Kaboul.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DU PRÉSIDENT DE L’UKRAINE, VOLODYMYR ZELENSKY

Un avion de l’armée ukrainienne à l’aéroport de Kiev, dimanche

« Nous leur avons envoyé des photos de nos deux minibus et de nos plaques d’immatriculation, ainsi que notre localisation, explique-t-il. Ils nous ont envoyé la photo d’un immeuble, comme un hôtel ou un immeuble de bureaux. Ils nous ont dit de nous rendre à cet endroit et que leurs troupes allaient nous escorter. »

« Nous nous sommes rendus jusque-là, nous avons attendu 30 minutes et ils sont arrivés », dit-il.

C’était vendredi, quelques heures à peine après l’attentat-suicide devant l’aéroport qui a tué 170 Afghans et 13 soldats américains. Des soldats des forces spéciales de la direction du renseignement militaire ukrainien étaient sortis de la zone sécurisée et avançaient à pied, exposés aux attaques. Ils ont entouré les minibus, armes au poing, et sont repartis avec eux en courant vers la zone sécurisée. Il y avait moins d’un kilomètre à parcourir, mais le trajet était dangereux.

Je sais qu’à un certain moment, les Américains ne laissaient pas les Ukrainiens sortir. Après la bombe, l’aéroport était en lockdown. Je ne sais même pas s’ils ont eu la permission, en fin de compte. Ils sont juste sortis et ils l’ont fait.

Mark MacKinnon, correspondant en Europe du quotidien canadien The Globe and Mail

« Ils étaient très gentils. Ils ont sauvé notre famille », confirme M. Sharaf.

Le groupe a été évacué dans un avion ukrainien jusqu’à Kiev, où il se trouvait toujours lundi. Des diplomates canadiens en Ukraine leur ont apporté du chocolat, des vêtements ainsi que des documents pour faciliter la suite de leur voyage.

« La prochaine ville sera Toronto. Nous sommes vraiment contents », affirme M. Sharaf, qui a été marqué par la foule de milliers de personnes qui se pressait devant l’aéroport de Kaboul sans réussir à entrer.

Inondé d’appels à l’aide

Le Globe and Mail a publié un article sur son opération de sauvetage lundi et immédiatement, Mark MacKinnon a été inondé de courriels d’Afghans qui demandaient de l’aide pour être évacués. Des gens, souvent accompagnés de leur famille, qui ne savaient plus vers où se tourner.

« Je n’ai pas compté, mais j’ai certainement des dizaines, si ce n’est pas une centaine de courriels, tous très tristes. C’est très difficile à lire. Ce sont des gens qui travaillaient pour des ONG, des entreprises occidentales, des journalistes, qui demandent si nous pouvons les aider à sortir », dit le correspondant.

J’essaye de leur fournir des conseils, mais je ne veux pas leur donner de faux espoirs.

Mark MacKinnon, correspondant en Europe du quotidien canadien The Globe and Mail

Sans commenter ce dossier précis, le ministère de la Défense du Canada a souligné lundi que les forces spéciales du Canada sont sorties elles aussi de l’aéroport et ont fait des « efforts héroïques » pour porter assistance à des Afghans qui n’arrivaient pas à atteindre la zone sécurisée, au cours des dernières semaines.

« Nos opérateurs des Forces spéciales ont œuvré à l’extérieur du périmètre de l’aéroport pour aider à faire sortir le plus grand nombre possible de gens vulnérables. En fait, ils ont commencé à travailler à l’extérieur du périmètre très tôt dans l’opération et elles ont été parmi les dernières de nos proches alliés à revenir à l’intérieur de la zone sécurisée », a assuré le Ministère dans un courriel.

« Nous sommes immensément fiers du travail de notre équipe au cours des dernières semaines, dans des conditions incroyablement dangereuses. Ils ont fait preuve de courage, ingéniosité et d’un professionnalisme inégalé », poursuit le Ministère, selon qui plus de 3700 personnes ont pu fuir grâce à l’aide canadienne.

Se cacher ou tenter sa chance par la route ?

Mais avec la fin du pont aérien, des organismes de soutien canadiens ne savent plus trop quoi dire aux Afghans qui attendaient de l’aide.

« Je ne sais pas », a déploré le cofondateur de l’organisme pour réfugiés Northern Lights Canada, Stephen Watt, qui a travaillé en collaboration avec d’anciens interprètes, entre autres.

Je leur dis : “Essayez de rester en vie. Essayez de fuir si vous le pouvez.” Mais ce ne sont pas des réponses concrètes pour eux.

Stephen Watt, cofondateur de l’organisme pour réfugiés Northern Lights Canada

En raison de l’incertitude quant à la possibilité de s’échapper par voie aérienne, les organisations sans but lucratif canadiennes se demandent de plus en plus si elles doivent encourager les anciens interprètes et leur famille à prendre le risque de fuir vers le Pakistan.

Affaires mondiales Canada a toutefois averti les Afghans qui ont déposé une demande dans le cadre d’un programme spécial de ne pas se rendre à la frontière avec le Pakistan. Une copie du message obtenu par La Presse Canadienne indique plutôt qu’ils devraient « s’abriter sur place, étant donné l’évolution rapide de la situation ».

La station 98,5 FM rapportait par ailleurs lundi qu’un groupe de vétérans des Forces armées canadiennes a réussi à organiser la sortie par voie terrestre d’une vingtaine de personnes au terme d’une « épopée assez folle » vers le Pakistan.

Avec La Presse Canadienne