(Nations unies) Le président turc Recep Tayyip Erdogan a accusé lundi son homologue américain Joe Biden d’avoir « les mains ensanglantées » en raison de son soutien à Israël au moment où l’État hébreu mène des frappes dans la bande de Gaza.

Philippe RATER Agence France-Presse

« Vous écrivez l’Histoire avec des mains ensanglantées », a déclaré M. Erdogan à l’adresse du locataire de la Maison-Blanche, reprochant notamment à son administration l’approbation de nouvelles ventes d’armes à Israël « qui mène des attaques disproportionnées contre la bande de Gaza ».

PHOTO UMIT BEKTAS, ARCHIVES REUTERS

Le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Les États-Unis se sont opposés lundi, pour la troisième fois en une semaine, à l’adoption d’une déclaration du Conseil de sécurité de l’ONU sur le conflit israélo-palestinien, qui appelait à « une cessation des violences » entre Palestiniens et Israéliens et à « la protection des civils, notamment les enfants », selon des diplomates. Cet échec a poussé à la convocation mardi d’une nouvelle réunion d’urgence à huis clos.

« La fin de l’Empire ottoman »

« Les territoires palestiniens sont victimes de persécutions, de souffrances et le sang y coule comme c’est le cas de nombreuses autres régions qui ont perdu la paix avec la fin de l’Empire ottoman. Et vous soutenez cela », a ajouté M. Erdogan en interpellant son homologue américain.

M. Erdogan s’en est aussi violemment pris à Israël. « Ce sont des meurtriers, à tel point qu’ils tuent des enfants âgés de cinq ou six ans. Il n’y a que sucer le sang qui les assouvit », a-t-il dit.

Le texte rédigé par la Chine, la Tunisie et la Norvège avait été remis dimanche soir aux 15 membres du Conseil de sécurité pour approbation lundi. Les États-Unis ont indiqué qu’ils « ne pouvaient pas soutenir pour le moment une expression » du Conseil de sécurité, a dit à l’AFP un diplomate.

Selon d’autres sources, le Mexique et le Royaume-Uni ont proposé des amendements au texte sans toutefois s’opposer à une adoption.

Sur son compte Twitter, la mission diplomatique norvégienne a annoncé qu’une nouvelle réunion en urgence du Conseil de sécurité, à huis clos, se tiendrait mardi en milieu de journée. « La situation sur le terrain continue de se détériorer. Des civils innocents continuent d’être tués et blessés. Nous répétons : cessez le feu. Mettez fin aux hostilités maintenant », indique son message.

Il s’agira de la quatrième réunion du Conseil de sécurité depuis le 10 mai, sans qu’aucune position commune n’ait pu être arrêtée à cause des réticences américaines.

M. Erdogan multiplie depuis plusieurs jours les entretiens avec des dirigeants et dignitaires étrangers pour tenter de faire cesser les bombardements israéliens.

Face aux violents affrontements entre le Hamas et Israël, Joe Biden a maintenu le soutien traditionnel des Américains au droit de l’État hébreu « à se défendre ».

Dans son discours M. Erdogan a par ailleurs proposé la mise ne place d’une commission « regroupant des représentants des trois religions (islam, judaïsme et christianisme) pour administrer Jérusalem », dont la partie orientale occupée par Israël depuis 1967 abrite des lieux saints pour les fidèles de ces croyances.

Le chef d’État turc a en outre fustigé l’Autriche pour avoir hissé vendredi le drapeau israélien sur des bâtiments officiels en signe de « solidarité » avec l’État hébreu.

« L’État autrichien s’efforce probablement de faire payer aux musulmans la facture du génocide qu’il a commis contre les Juifs », a-t-il affirmé.

Biden va rappeler Nétanyahou

Le président Biden a annoncé lundi qu’il échangerait dans la journée avec le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou au sujet de l’escalade de violences en cours, alors que le Hamas et Israël semblent indifférents aux appels à la désescalade.

« Je vais parler avec le premier ministre dans une heure et j’aurai plus de choses à dire après cet échange », a déclaré M. Biden, interrogé sur la possibilité de lancer un appel à un cessez-le-feu.

Interrogé sur le nouveau refus des États-Unis d’entériner un texte commun pour le Conseil de sécurité, le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, a souligné l’importance de l’affirmation d’une position unie du Conseil face au conflit.

« Je voudrais vraiment réaffirmer la nécessité d’une voix très forte et unifiée du Conseil de sécurité qui, à notre avis, aura du poids », a-t-il dit lors de son point-presse quotidien.

L’Assemblée générale de l’ONU tiendra jeudi à 10 h un débat public en personne sur le conflit israélo-palestinien, a annoncé pour sa part le porte-parole de l’Assemblée générale de l’ONU, Brenden Varma.

Cette session, qui ne devrait pas donner lieu à l’adoption d’un texte, a été demandée par le Niger et l’Algérie, en leur capacité respective de présidents en exercice de l’Organisation de la Coopération islamique et du Groupe arabe à l’ONU, a-t-il précisé lors du même point de presse.  

Le projet de texte soumis au Conseil de sécurité, obtenu par l’AFP, exprimait « la grave préoccupation » du Conseil face à la crise et dénonçait les « possibles expulsions » de familles palestiniennes à Jérusalem-Est, appelant à éviter les « actions unilatérales » qui aggravent les tensions.

La déclaration saluait aussi les efforts internationaux pour une désescalade, sans mentionner les États-Unis, et réitérait le soutien du Conseil à une solution négociée en faveur de deux États, Israël et la Palestine, vivant « côte à côte en paix » dans des « frontières reconnues et sécurisées ».

En une semaine, le Conseil de sécurité a tenu trois réunions d’urgence sur le conflit, la dernière dimanche, sans parvenir à une position commune.

Washington isolé

Premier soutien d’Israël, Washington, isolé, avait expliqué lors de ses deux premiers rejets considérer qu’un texte serait « contre-productif » vis-à-vis de ses efforts de médiation dans la région.

Lundi, lors d’une conférence de presse à Copenhague, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken a assuré ne pas faire obstacle à la diplomatie, comme l’en a accusé la Chine, tout en demandant aux deux parties de « protéger les civils » et les enfants.

« La question est de savoir si une action donnée ou une déclaration donnée, en fait, en pratique, fera progresser les perspectives de mettre fin à la violence ou non, et c’est le jugement que nous devons faire à chaque fois », a-t-il dit.

Le refus des États-Unis d’accepter une position unie du Conseil de sécurité suscite l’incompréhension de leurs partenaires.

« Nous demandons simplement aux États-Unis de soutenir une déclaration du Conseil de sécurité qui dirait des choses similaires à celles qui sont dites bilatéralement par Washington », relève un ambassadeur sous couvert de l’anonymat.

Ce week-end, un autre ambassadeur avait déjà exprimé ses interrogations. « C’est un peu étrange si l’on pense à l’attente que nous avions tous d’un retour des Américains dans la diplomatie multilatérale », a-t-il dit à l’AFP, également sous couvert de l’anonymat.

« Nous avions pensé aussi que les États-Unis seraient désireux de montrer la pertinence du Conseil de sécurité dans des situations comme celle-ci », avait-il ajouté.