Le meurtre d’un influent scientifique iranien a peu de chances de compromettre de façon durable le programme nucléaire du pays, mais promet de compliquer les efforts diplomatiques annoncés par le président désigné des États-Unis, Joe Biden, pour assurer son encadrement par la communauté internationale.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

« Ça diminue grandement les chances de voir l’Iran revenir aux termes de l’accord nucléaire de 2015, qui représente la meilleure solution pour assurer que son programme demeure sous contrôle », relève le directeur de l’Arms Control Association, Daryl Kimball.

« J’espère que les dirigeants iraniens vont reconnaître que l’assassinat visait à rendre le processus plus difficile et vont répondre conséquemment avec modération », ajoute ce spécialiste des questions de prolifération nucléaire.

Les appels à la vengeance se multiplient à Téhéran depuis que Mohsen Fakhrizadeh a été abattu sur une autoroute à l’extérieur de la capitale.

Plusieurs hauts responsables du régime attribuent l’attaque à Israël, qui accuse depuis des années le gouvernement iranien de poursuivre ses efforts pour se doter de l’arme nucléaire.

En 2018, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou avait nommément identifié le chercheur tué vendredi comme le responsable scientifique de ces efforts, alors que l’Iran insiste sur le fait que son programme nucléaire est de nature civile et n’a aucun objectif militaire.

Naysan Rafati, spécialiste de l’Iran rattaché à l’International Crisis Group, note que Mohsen Fakhrizadeh a été associé par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à un programme de recherche secret sur l’arme atomique qui avait été interrompu au début des années 2000.

« L’expérience et les connaissances » du chercheur apparaissaient surtout préoccupantes dans l’optique où Téhéran chercherait activement à concevoir une bombe, mais rien ne permet de conclure que c’est actuellement le cas, indique l’analyste.

La mort du scientifique ne fera pas disparaître durablement les capacités du pays en matière nucléaire, comme l’a démontré l’assassinat par le passé d’autres scientifiques iraniens, relève Daryl Kimball.

Les inquiétudes internationales quant aux intentions de Téhéran avaient mené à la conclusion en 2015 d’un accord nucléaire international prévoyant de strictes limitations aux activités iraniennes dans le domaine en échange de la levée d’importantes sanctions économiques.

Le président américain sortant, Donald Trump, jugeant l’accord trop peu contraignant, a retiré l’appui des États-Unis en 2018 et rétabli des sanctions. Téhéran a réagi en contrevenant à certaines des restrictions qui lui étaient imposées, notamment sur la quantité de matériel fissile dont il peut disposer.

Selon M. Kimball, il s’agissait de violations « calibrées » pour souligner l’insatisfaction du régime sans précipiter de crise irréversible.

« Il est probablement possible de corriger les violations du côté iranien en quelques semaines, voire en quelques mois », indique-t-il.

Le président américain désigné, Joe Biden, a déclaré qu’il souhaitait négocier avec les dirigeants iraniens à son arrivée en poste en janvier pour relancer l’accord de 2015, mais l’attaque des derniers jours laisse planer l’incertitude quant à la faisabilité du projet.

Bien qu’il soit impossible de le confirmer à ce stade, il est réaliste de penser qu’Israël ou les États-Unis, ou les deux pays agissant de concert, sont à l’origine de l’opération contre le scientifique, relève Naysan Rafati.

Les positions très critiques de l’administration de Donald Trump et de celle de Benyamin Nétanyahou envers l’Iran et leur capacité d’intervention à l’étranger font pencher la « balance des probabilités » de ce côté, souligne-t-il.

Les tenants de la ligne dure en Iran préconisent une réponse musclée à l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh qui pourrait considérablement envenimer les choses avant l’arrivée au pouvoir du nouveau président américain.

Les membres du Parlement iranien ont notamment prévenu dimanche que les dirigeants du pays devaient cesser de penser qu’ils pourront « normaliser » les relations avec l’Occident par les négociations.

Ils demandent que l’Iran relance son « brillant programme nucléaire » en réponse aux « actes de sabotage d’Israël et des États-Unis » et suggèrent, pour y parvenir, d’exiger le départ des inspecteurs de l’AIEA présents dans le pays en vertu de l’accord de 2015.

Des frappes contre des intérêts israéliens par l’entremise de groupes associés à Téhéran, comme le Hezbollah, sont aussi évoquées malgré les risques d’escalade.

« Il y a un débat en ce moment à Téhéran à savoir si c’est une bonne idée stratégiquement de répliquer. Alors que des élus appellent à la vengeance, le président [Hassan] Rohani a dit qu’il fallait éviter que le pays tombe dans un piège », relève M. Rafati.