(Beyrouth) Le mouvement de grogne populaire après les explosions au port de Beyrouth a eu raison du gouvernement libanais : en fin d’après-midi, le premier ministre Hassan Diab a annoncé la démission de l’ensemble des ministres de son cabinet. Dans la rue, plusieurs Libanais se sont réjouis, tout en espérant davantage.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« Je veux un nouveau gouvernement, une nouvelle structure, a dit Simon Haykal, un développeur informatique de 29 ans qui partage son temps entre Beyrouth et Tripoli. Je veux vivre en paix et avoir une bonne situation, un bon avenir. »

Depuis samedi, des manifestants réclamaient la tête des dirigeants, vus comme les responsables de l’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth mardi de la semaine dernière, qui a fait au moins 160 morts et plus de 6000 blessés.

Hassan Diab a cédé lundi soir en annonçant la démission de l’ensemble des membres du cabinet, au nombre de 20 en janvier. Plusieurs ministres avaient déjà annoncé leur départ du gouvernement en début de semaine. Le président Michel Aoun, qui s’est opposé à une enquête internationale sur les explosions, a quant à lui conservé son poste.

À la Chambre des députés, qui compte 128 sièges, quelques élus ont démissionné au cours des derniers jours, mais la majorité d’entre eux reste en place. Ils ne peuvent cependant pas promulguer de lois en l’absence d’un Conseil des ministres.

Les manifestants et bon nombre de Libanais dénoncent eux aussi la « structure ». Le système confessionnel au Liban prévoit des règles strictes de représentativité des différentes communautés et des régions, avec des postes attribués par religion ; le président, par exemple, doit obligatoirement être un chrétien maronite.

Des forces internationales se livrent à un jeu géopolitique sur l’échiquier libanais, selon leurs intérêts pour certaines communautés. L’exemple le plus évident étant le Hezbollah, un parti comptant une dizaine de députés, soutenu par l’Iran et considéré comme un groupe terroriste dans plusieurs pays, dont le Canada.

Je crois que le nouveau gouvernement devrait en être un de solidarité, avec des Libanais qui travaillent pour le Liban, sans interférence de l’extérieur, que ce soit de l’Iran ou des États-Unis.

Karim Rawda, pharmacien de 44 ans

Professeur d’université, Hassan Diab a formé un gouvernement de technocrates en janvier dernier, après que son prédécesseur Saad Hariri eut été poussé à la démission par un mouvement de contestation populaire, débuté en octobre.

« La catastrophe qui a frappé les Libanais au cœur […] est arrivée à cause de la corruption endémique en politique, dans l’administration et dans l’État », a dit le premier ministre dans un discours télévisé.

Depuis sa formation, le gouvernement a fait face à plusieurs défis financiers et sécuritaires, a souligné le chroniqueur et analyste politique Roni Alpha. « Il n’a pas pu obtenir l’appui et le support des forces politiques essentielles dans le pays », a-t-il noté. L’explosion au port n’a fait qu’accélérer sa démission.

« J’ai découvert que la corruption institutionnalisée était plus forte que l’État », a ajouté M. Diab.

Durcissement de la répression ?

L’annonce n’a rien fait pour calmer les manifestants qui, pour une troisième soirée, se trouvaient au centre-ville de Beyrouth.

La Presse était à l’entrée des urgences de l’Hôtel-Dieu de France au moment de l’annonce télévisée du premier ministre. Une ambulance est arrivée en trombe, déposant un manifestant blessé au bras. Depuis samedi, les affrontements entre les forces de l’ordre et les protestataires ont fait des centaines de blessés.

Le responsable des urgences de l’hôpital, le DChadi Sabbagh, a dit voir un nouveau type de blessure depuis samedi chez les manifestants, causée vraisemblablement par des carabines à plomb.

Des personnes présentes sur place ont rapporté l’utilisation de fusils à plomb contre les manifestants, un fait inusité depuis le début du mouvement de protestation contre le gouvernement en octobre. Les forces de l’ordre ont nié le recours à ces armes.

« Ce sont des balles qu’on utilise pour chasser les oiseaux, des petites balles de plomb », a expliqué Elie Sakr, physiothérapeute et secouriste volontaire.

L’homme est membre du parti Kataëb, les phalangistes chrétiens, qui tentent de se repositionner dans le climat politique comme un choix pour le « nouveau Liban » ; trois de ses députés, dans l’opposition, ont démissionné après l’explosion de mardi dernier.

Le groupe a son quartier général non loin de la place des Martyrs, où s’étaient donné rendez-vous les manifestants. Les blessés sont traités dans le stationnement de l’immeuble, lourdement endommagé.

Les photos qu’il a envoyées à La Presse montrent de minuscules billes métalliques et de petites blessures. La fragmentation des balles de plomb et l’endroit sur le corps où elles sont reçues peuvent cependant causer du dommage, a-t-il précisé.

Le bâtonnier de l’ordre des avocats au Liban, Melhem Khalaf, a indiqué dans la presse libanaise avoir vu des victimes atteintes de balles « à grenailles de plomb », et qu’un dossier serait monté pour une éventuelle plainte.