Trois jours après les puissantes explosions qui ont dévasté Beyrouth, le ras-le-bol de la population contre les élites dirigeantes du Liban est ardent. Alors que l’enquête sur les causes de la déflagration meurtrière se poursuit, la recherche de coupables débute.

Daphné Cameron
Daphné Cameron La Presse

Au moins 16 fonctionnaires du port de Beyrouth ont été placés en détention par l’armée jeudi. Un Russe lié à la cargaison de nitrate d’ammonium dont l’explosion a soufflé la capitale libanaise a par ailleurs été interrogé à Chypre.

Selon le procureur militaire Fadi Akiki, les personnes arrêtées sont des « responsables du conseil d’administration du port de Beyrouth et de l’administration des douanes, et des responsables des travaux d’entretien et des [ouvriers] ayant effectué des travaux dans le hangar numéro 12 ».

C’est dans cet entrepôt du port maritime que les 2800 tonnes de nitrate d’ammonium, un engrais hautement explosif, étaient stockées depuis six ans.

PHOTO MOHAMED AZAKIR, ARCHIVES REUTERS

Charbel Wehbé, ministre libanais des Affaires étrangères

Les détenus seront vraisemblablement interrogés dans le cadre de la commission d’enquête annoncée jeudi par le ministre libanais des Affaires étrangères, Charbel Wehbé, qui s’est vu accorder seulement quatre jours pour livrer un « rapport détaillé sur les responsabilités ».

Sept des prévenus se sont par ailleurs vu interdire de voyager jusqu’à nouvel ordre. Leurs comptes bancaires ont été gelés.

Le bilan de la tragédie s’est alourdi hier à 137 morts et plus de 5000 blessés. Déjà frappés par la COVID-19, les hôpitaux débordent et près de 300 000 personnes ont dû quitter leur domicile. L’état d’urgence a été décrété pour deux semaines au Liban, qui souffrait déjà d’une grave crise économique aggravée par la pandémie.

Un Russe interrogé

À Chypre, la police a indiqué jeudi avoir interrogé Igor Gretchouchkine, citoyen russe qui, selon plusieurs médias dont le New York Times et le Washington Post, a loué le Rhosus, le navire qui devait initialement transporter la cargaison de nitrate d’ammonium de la Géorgie vers le Mozambique. Le bateau vétuste a dû faire escale de manière inattendue dans le port en novembre 2013 en raison d’un trou dans sa coque. Les autorités libanaises ont fini par saisir la cargaison et l’entreposer. Le navire battant pavillon moldave n’est jamais reparti et a fini par couler.

Un article du média maritime FleetMon, publié en 2014, décrivait déjà le vaisseau comme une « bombe flottante ».

Les autorités libanaises nous ont demandé de retrouver [Igor Gretchouchkine] et de lui poser des questions, ce que nous avons fait. Ses réponses ont été envoyées au Liban.

Un porte-parole de la police chypriote à l’Agence France-Presse

Le président français, Emmanuel Macron, s’est rendu jeudi à Beyrouth, où il a pu prendre la mesure de l’ampleur des dégâts, mais aussi de l’insatisfaction du peuple.

« Révolution ! Le peuple veut la chute du régime », a scandé une foule massée devant une pharmacie ravagée visitée par le dirigeant français.

« Libérez-nous des autorités, débarrassez-nous de la corruption, vous êtes notre seul espoir », a crié un autre groupe de Libanais sur son passage.

M. Macron s’est rendu dans les quartiers les plus touchés par les déflagrations avant tout autre haut dirigeant libanais. Par la suite, il a demandé une enquête internationale « ouverte » et « transparente » sur la tragédie.

« C’est le temps des responsabilités aujourd’hui pour le Liban et pour ses dirigeants », a déclaré le président français en soulignant que l’heure de « profonds changements » était venue.

L’aide internationale s’organise

De nombreuses équipes internationales de secouristes ont été déployées sur le terrain jeudi pour venir en aide aux Libanais.

L’Union européenne a débloqué une aide d’urgence de 33 millions d’euros. Emmanuel Macron a aussi annoncé la tenue d’une conférence d’aide pour le Liban au cours des prochains jours. Elle visera à mobiliser « des financements internationaux, des Européens, des Américains, tous les pays de la région et au-delà, afin de fournir des médicaments, des soins, de la nourriture », a-t-il indiqué.

PHOTO HASSAN AMMAR, ASSOCIATED PRESS

Un secouriste français tente de retrouver des corps ou des survivants coincés dans les décombres.

Au Canada, le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a promis une « réponse musclée » pour venir en aide au pays. En plus d’une aide financière, des denrées alimentaires et des produits médicaux y seront acheminés.

L’armée américaine a aussi annoncé jeudi que trois avions militaires étaient prêts à s’envoler avec des fournitures médicales, de l’eau et de la nourriture à bord.

Les efforts de reconstruction pourraient coûter entre 10 et 15 milliards, selon les premières estimations des autorités.

— Avec l’Agence France-Presse et selon des informations du New York Times, d’Al Jazeera et du Washington Post