Manifestations contre le rationnement de l’électricité, l’inflation et le pouvoir en place. Incapacité de l’État à assurer les services de base. Dépréciation de la monnaie qui a plongé une partie de la population dans la pauvreté. Tensions avec les voisins syrien et israélien. Le Liban enchaîne les crises les unes après les autres. Résumé.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Réseau électrique défaillant

PHOTO HUSSEIN MALLA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le rationnement du courant fait partie du quotidien des Libanais depuis la guerre civile qui a déchiré le pays de 1975 à 1990, mais les coupures se sont accentuées depuis le mois de juin, durant parfois jusqu’à 20 heures.

C’est un symbole des problèmes du Liban : la pénurie d’électricité, attribuée à la corruption qui mine les services publics et la classe politique. Le rationnement du courant fait partie du quotidien des Libanais depuis la guerre civile qui a déchiré le pays de 1975 à 1990, mais les coupures se sont accentuées depuis le mois de juin, durant parfois jusqu’à 20 heures, alors que le mercure est au plus haut. Encore mardi, quelques heures avant les terribles explosions, des gens manifestaient devant le ministère de l’Énergie, où les forces antiémeutes sont intervenues. Le Liban, classé au 42e rang des pays les plus corrompus selon l’organisation Transparency International, possède un réseau électrique occupant le 4e rang des plus mauvais au monde, selon un rapport du cabinet international McKinsey cité par l’Agence France-Presse.

Crise économique

PHOTO HUSSEIN MALLA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La crise économique qui frappe le Liban a entraîné une partie de la population dans la pauvreté.

Dépréciation de la monnaie, flambée des prix, licenciements massifs : la crise économique qui frappe le Liban a entraîné une partie de la population dans la pauvreté, ce qui a fait descendre les Libanais dans la rue l’automne dernier. Ce mouvement est inédit, car les contestations se sont rarement inscrites dans la durée, au Liban, explique la chercheuse et professeure Marie-Joelle Zahar, du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). « Malgré les efforts répétés des forces de l’ordre pour mater les manifestations, la pression s’est maintenue », dit-elle. C’est aussi la première fois qu’un mouvement social réclame si clairement une réforme en profondeur du fonctionnement de l’État, notamment sur les questions de laïcité et de lutte contre la corruption, ajoute-t-elle. La pandémie de COVID-19 a cependant freiné la mobilisation tout en accentuant les problèmes.

Crise des poubelles

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L’accumulation des ordures dans les rues de Beyrouth durant l’été 2015, en raison de la fermeture de la plus grande décharge du pays, avait dégénéré en crise sociale.

L’accumulation des ordures dans les rues de Beyrouth durant l’été 2015, en raison de la fermeture de la plus grande décharge du pays, avait dégénéré en crise sociale. Une crise qui n’est pas étrangère à la grogne actuelle, affirme Mme Zahar. « C’est à ce moment que les gens ont commencé à perdre confiance en leurs dirigeants », a-t-elle dit dans un entretien avec La Presse. Cette crise, qui a révélé l’incapacité de l’État à subvenir aux besoins primaires de la population, s’est avérée être le début de « l’effondrement des infrastructures essentielles » au Liban, estime-t-elle. « C’est le constat d’impuissance de l’État dans toute son ampleur », illustre Mme Zahar, qui ajoute que la crise s’est aussi transformée en conflit entre les différentes communautés.

Conflit syrien

PHOTO JOSEPH EID, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Camp de réfugiés près de Delhamiyeh, au Liban

Le Liban a subi les contrecoups du sanglant conflit qui s’est éternisé chez son voisin syrien. Dès 2011, les Syriens fuyant la guerre ont afflué en masse au Liban. « Ils ont fait augmenter la population de 30 % en un an », rappelle Mme Zahar, ce qui a généré une « pression énorme [sur] un système qui ne fonctionnait plus ». Les réfugiés ne sont pas responsables de cette défaillance du système, enchaîne-t-elle. « Même s’ils rentraient tous demain, ça ne réglerait en rien les problèmes du Liban », affirme Mme Zahar. D’ailleurs, le ministre des Affaires étrangères, Nassif Hitti, a démissionné cette semaine, évoquant le risque de « faillite étatique » du Liban et déplorant l’inertie du pouvoir en place, incapable d’enclencher les réformes réclamées par la population et la communauté internationale.

Guerre de 2006

PHOTO NIKOLA SOLIC, ARCHIVES REUTERS

Aperçu de la ville de Tyr, au Liban, après des bombardements d’Israël, le 17 juillet 2006

L’enlèvement par le Hezbollah libanais de deux militaires israéliens en juillet 2006 générera une réaction brutale d’Israël, qui bombardera ponts, routes, ports, aéroports et autres infrastructures libanaises. En 33 jours, le conflit fera quelque 1200 morts, 4000 blessés et près de 1 million de déplacés. Il conduira également le Canada à mener la plus grande opération d’évacuation de son histoire : 13 000 ressortissants canadiens avaient été extirpés du Liban. Cette guerre a démontré que les questions internes du Liban étaient liées aux dynamiques régionales, comme le conflit israélo-palestinien ou l’influence de l’Iran, explique Mme Zahar. Elle a aussi démontré qu’un incident « peut vite dégénérer », ce qui explique, selon elle, l’empressement des deux pays à faire baisser la tension après un échange de tirs à la frontière, la semaine dernière, entre des hommes armés venus du Liban et des militaires israéliens.

Assassinat de l’ex-premier ministre

PHOTO JOSEPH EID, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Photo à la mémoire de l’ancien premier ministre du Liban Rafic Hariri, assassiné le 14 février 2005

Les explosions survenues mardi ont rappelé un douloureux traumatisme aux Beyrouthines et aux Beyrouthins : le spectaculaire attentat dans lequel avait péri l’ancien premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005, quelques mois après qu’il eût quitté le pouvoir. Un véhicule bourré de près de deux tonnes d’explosifs avait ciblé son convoi dans la capitale ; la déflagration, qui avait soufflé les vitres des bâtiments dans un rayon d’un demi-kilomètre, avait tué 21 autres personnes et fait plus de 200 blessés. C’est d’ailleurs cette semaine, vendredi, que le verdict du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), établi aux Pays-Bas, est attendu. Quatre hommes, tous membres présumés du Hezbollah, sont accusés d’avoir participé à l’attentat.

— Avec l’Agence France-Presse