Les deux pays ont les armées les plus importantes et les mieux préparées du Moyen-Orient musulman. Et ils se regardent en chiens de faïence en Libye. Pour mieux comprendre comment l’Égypte et la Turquie s’affrontent dans l’ex-pays de Mouammar Kadhafi, La Presse a interviewé Giuseppe Dentice, de l’Institut italien d’études politiques internationales, qui vient de publier un essai sur la question sur le site de l’Atlantic Council.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Pourquoi la Turquie et l’Égypte s’affrontent-elles en Libye ?

L’Égypte a soutenu le général Khalifa Haftar, qui combat le gouvernement d’accord national libyen (GAN), afin de diminuer les incursions terroristes le long de la frontière égyptienne. Mais l’Égypte s’oppose aussi au GAN parce qu’il est constitué d’islamistes proches de la Turquie, et donc des Frères musulmans en Égypte.

Pourrait-il y avoir un affrontement direct des deux pays en Libye ?

L’Égypte a des milliers de soldats qui peuvent intervenir en Libye, mais veut éviter un conflit qui déstabiliserait la frontière. La Turquie ne veut pas que le GAN tombe, mais une intervention directe aurait un coût important à cause de la nécessité de transporter par navire ses troupes. De plus, l’implication turque en Syrie est impopulaire en Turquie, alors envoyer des soldats turcs en Libye serait politiquement difficile. Pour cette raison, la Turquie a envoyé en Libye des miliciens et des mercenaires syriens qui combattaient Assad et qui se trouvaient dans la zone maintenant contrôlée par la Turquie dans le nord de la Syrie. Mais un faux pas pourrait précipiter un affrontement direct, un peu comme l’Iran et l’Arabie saoudite au Yémen.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Le général libyen Khalifa Haftar

Quel genre de faux pas pourrait mener à une guerre turco-égyptienne ?

Haftar s’est approché de Tripoli, l’hiver dernier, mais a connu maints revers et a dû battre en retraite vers la Cyrénaïque, dans l’est de la Libye. Pour le moment, il y a une ligne à Syrte, au milieu du pays, que les troupes du GAN ne franchissent pas. Le président de l’Égypte, Fattah al-Sissi, a averti le GAN de ne pas dépasser Syrte. Mais le contrôle turc sur le GAN n’est pas absolu. Et l’Égypte est très irritée par les faibles capacités militaires d’Haftar. Si elle décide de le remplacer, ça pourrait créer des tensions et une nouvelle donne.

Quels sont les autres acteurs du conflit en Libye ?

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis financent Haftar, parce qu’ils s’opposent aussi aux islamistes turcs. Le Qatar, ennemi de ces deux pays du Golfe, est aussi impliqué aux côtés de la Turquie. La Russie a aussi une implication : elle appuie en ce moment Haftar pour conserver son statut de puissance méditerranéenne.

Et l’ONU ?

Elle a une fonction plus diplomatique que politique. Son rôle est inexistant dans le conflit et les tractations entre les deux armées.

Vous écrivez que le pétrole est aussi en cause.

L’Égypte et ses alliés du Golfe veulent exclure la Turquie de l’exploration gazière et pétrolière dans l’est de la Méditerranée. La Turquie a signé une entente d’exploration avec le GAN qui empiéterait sur des zones revendiquées par l’Égypte.

L’armée turque a-t-elle été affaiblie par les purges qui ont suivi le coup d’État raté de 2016 ?

Pas vraiment, parce que les purges ont été faites graduellement à partir de 2010, quand Recep Tayyip Erdoğan s’est senti assez fort pour mater l’armée. Il a pris soin de maintenir une capacité militaire au sein du corps des officiers. Et ces dernières années, beaucoup d’investissements ont été faits pour doter la Turquie d’une capacité de production de matériel militaire. Elle est un acteur majeur dans les ventes d’armes de la région.

Les forces en présence

De 200 à 500
Nombre de conseillers militaires turcs auprès du gouvernement d’accord national libyen

De 500 à 1000
Nombre de miliciens et de mercenaires syriens financés par le gouvernement turc combattant pour le gouvernement d’accord national libyen

De 200 à 500
Nombre de soldats égyptiens en Libye

De 2000 à 40 000
Nombre de soldats égyptiens en Égypte, près de la frontière libyenne

Source : ISPI