Jeudi 12 mars : alors que l’épidémie de COVID-19 gagne du terrain en Israël, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou se résout à prendre le virus de front. Il décrète la fermeture des lieux de rassemblements publics, ferme écoles et universités et impose des restrictions de distanciation sociale visant entre autres les synagogues.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Trois jours plus tard, un influent rabbin ultraorthodoxe, Chaim Kanievsky, appelle les membres de sa communauté à défier ces injonctions. Les yeshivas, ou écoles religieuses, doivent rester ouvertes en dépit de l’épidémie.

« Renoncer à l’étude de la Torah est plus dangereux pour les juifs que d’attraper le coronavirus », tranche le leader spirituel de Bnei Brak, l’une des plus importantes communautés ultraorthodoxes d’Israël.

Le rabbin s’est ravisé deux semaines plus tard, affirmant qu’au moment d’émettre ce conseil spirituel, il n’était pas au courant de la gravité de la situation. Mais le mal était fait.

Bnei Brak constitue aujourd’hui l’un des principaux foyers de propagation du coronavirus, qui y a fait de nombreuses victimes.

Située à une dizaine de kilomètres de Tel-Aviv, cette ville abrite une population de 200 000 habitants entassés les uns sur les autres, et coupés des moyens de communication modernes tels que la télévision, les journaux et l’internet.

L’information leur parvient par la bouche de leurs rabbins. Et quand ceux-ci leur disent d’aller prier à la synagogue, eh bien, ils y vont.

Il n’a pas fallu longtemps pour que le fléau de la COVID-19 s’abatte sur Bnei Brak et d’autres communautés ultraorthodoxes.

Les « haredim » (ceux qui craignent Dieu) composent environ 10 % de la population israélienne. Mais représentent 50 % du millier de cas d’infection confirmés jusqu’à maintenant.

Une étude avance que plus du tiers des habitants de Bnei Brak pourraient avoir été contaminés par le coronavirus.

Dès la mi-mars, le grand rabbinat d’Israël avait rapidement réagi en enjoignant aux croyants de ne plus se rendre à la synagogue. Mais les leaders politiques et religieux ultraorthodoxes ont persisté à prôner la prière collective pendant deux trop longues semaines.

PHOTO GALI TIBBON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le premier ministre d’Israël, Benyamin Nétanyahou, et son ministre de la Santé, Yaakov Litzman, lors d’une conférence de presse au début du mois de mars

Il faut dire que l’exemple venait de haut : le ministre de la Santé, Yaakov Litzman, un ultraorthodoxe, a enfreint les restrictions imposées par son propre ministère ! Et a conséquemment contracté la COVID-19, ce qui a forcé plusieurs dirigeants israéliens, y compris le premier ministre, à se placer en quarantaine.

« Par leur silence, les élites ultraorthodoxes ont trahi et mis en péril leur propre communauté », écrit l’analyste Anshel Pfeffer dans le quotidien Haaretz.

Selon lui, ces élites ne peuvent pas plaider l’ignorance. « Ces personnalités étaient au courant dans ses moindres détails de la gravité de la crise et n’ont pas relayé le message aux rabbins qui font autorité. »

Les tensions se creusent

Bnei Brak n’est pas une enclave coupée du reste du pays. Elle fait partie du tissu urbain du grand Tel-Aviv. À mesure que les cas d’infection s’y multipliaient, ses voisins ont eu peur. Au point que des voix ont commencé à s’élever dans la ville voisine de Ramat Gan, réclamant la construction d’un mur de protection aux limites de Bnei Brak. Du jamais-vu entre deux communautés juives en Israël !

Ces voix ont été en partie entendues. Devant les résistances des ultraorthodoxes, les autorités israéliennes ont fini par isoler Bnei Brak par une clôture et par y déployer un millier de soldats, tant pour empêcher les gens de sortir que pour s’assurer que les directives de distanciation sociale étaient suivies.

PHOTO ODED BALILTY, ARCHIVES ASSOCIATE PRESS

Des policiers sont postés le long de la clôture érigée aux limites de Bnei Brak.

Les relations entre la majorité laïque des Israéliens et leurs compatriotes ultraorthodoxes sont déjà tendues. Démographiquement, ces derniers pèsent de plus en plus lourd et leurs exigences religieuses ont un impact sur la majorité. D’autant plus que des partis ultrareligieux font partie de la coalition gouvernementale…

Ces tensions ont été exacerbées depuis le début de l’épidémie. « La colère à laquelle les haredim font face au sein de la société israélienne est palpable et elle est aussi compréhensible », écrit le journaliste Igal Avidan dans le Times of Israel.

Car selon lui, le mépris des leaders religieux de ces communautés envers les directives médicales des autorités a « sapé les efforts collectifs pour contrer la propagation du virus ».

Le bilan est lourd : le 10 avril, Israël comptait 10 000 cas d’infection et une centaine de morts. L’ampleur de la vague a forcé le gouvernement à imposer un couvre-feu à l’occasion des fêtes de la Pâque juive.

PHOTO AMIR COHEN, REUTERS

Un soldat distribue des vivres à des résidants de Bnei Brak.

Autre clivage

Cette crise pourrait aussi creuser un autre clivage, entre les membres des différentes communautés ultraorthodoxes et ces leaders qui les ont conduits à défier les politiques anti-COVID.

Un spécialiste des mouvements ultrareligieux, Benny Brown, cité dans le Times of Israel, va jusqu’à dire que la faiblesse du leadership ultraorthodoxe, ainsi que la pauvreté qui, dans la foulée de la crise, forcera plusieurs haredim à aller travailler à l’extérieur de leur communauté, pourrait être l’élément déclencheur d’une profonde transformation.

À terme, avance-t-il, ce pourrait être la fissure qui conduira certaines de ces communautés à changer.