(Ottawa) Le ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a soutenu vendredi que la sécurité des Canadiens au Moyen-Orient était « d’une importance primordiale » pour son gouvernement, après la frappe aérienne américaine qui a visé un haut gradé iranien.

Stephanie Levitz
La Presse canadienne

Le général Qasem Soleimani était commandant de l’unité d’élite iranienne « al-Qods » ; il a été éliminé dans la nuit de vendredi à Bagdad, en Irak, lors d’une opération américaine. Le président Donald Trump a accusé le général Soleimani de « comploter pour tuer » de nombreux Américains. En Iran, l’ayatollah Ahmad Khatami, un conseiller du guide suprême du pays, a prévenu que Téhéran « prendra sa revanche ».

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Un enfant tient un portrait du général iranien Qasem Soleimani

La Chine, la Russie et la France, tous membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, ont mal réagi à la frappe aérienne américaine, vendredi, mais la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont dit comprendre la position de la Maison-Blanche.

« Le Canada est en contact avec nos partenaires internationaux, a écrit le ministre Champagne dans un communiqué. La sécurité et le bien-être des Canadiens et Canadiennes en Irak et la région, y compris nos troupes et de nos diplomates, sont d’une importance primordiale. » Le ministre appelle « toutes les parties à faire preuve de retenue et à poursuivre la désescalade », avec comme objectif « un Irak uni et stable ».

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Les deux véhicules à bord desquels se trouvaient le général iranien Qassem Soleimani et son premier lieutenant irakien Abou Mehdi al-Mouhandis ont été pulvérisés par une frappe américaine à la sortie de l’aéroport international de Bagdad.

Un porte-parole de M. Champagne n’a pas répondu à un courriel de La Presse canadienne qui voulait savoir si le Canada avait été consulté sur la frappe aérienne — ou à quel moment Ottawa en aurait été informé.

Le déploiement de jusqu’à 850 militaires canadiens a été autorisé vers cette région, dont 200 en Irak dans le cadre d’une mission de l’OTAN. Ils prennent surtout part à la formation des forces irakiennes à l’extérieur des zones de combat, dans le cadre des efforts d’une coalition internationale pour éradiquer le groupe armé État islamique. Le ministère de la Défense n’a pas voulu préciser si des mesures ont été adoptées pour protéger les militaires canadiens présents dans la région.

Selon une série de communiqués de la Maison-Blanche, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a passé une partie de la matinée de vendredi au téléphone pour discuter avec ses homologues des pays alliés et d’autres puissances mondiales comme la Chine.

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Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo

Le ministre canadien de la Défense, Harjit Sajjan, a confirmé s’être entretenu avec M. Pompeo et il dit surveiller la situation de près.

« Notre priorité demeure la sécurité de nos militaires et de tous les Canadiens dans la région, et d’aider à construire un Irak stable en prévenant la résurgence de Daech », a-t-il déclaré, en faisant référence au groupe armé État islamique par son acronyme arabe.

« Fils spirituel » de Khamenei

Un ancien conseiller en politique étrangère du gouvernement canadien affirme que celui-ci a raison de s’inquiéter.

Des représailles de la part des partisans du général éliminé sont prévisibles après la période de deuil de trois jours ordonnée par le guide suprême de l’Iran, qui considérait le général Soleimani comme un fils, a estimé Shuvaloy Majumdar, de l’Institut Macdonald-Laurier.

« Nous pouvons nous attendre […] à un large éventail d’attaques asymétriques contre des intérêts principalement américains, mais très probablement aussi occidentaux », a déclaré M. Majumdar, de l’institut de politiques publiques à Ottawa.

« Je pense donc qu’à mesure que nous entrons dans ce nouveau chapitre, ce sera une question très importante pour la façon dont les Canadiens et le gouvernement canadien s’occuperont de la sécurité de nos soldats, mais aussi de la promotion de nos intérêts. »

M. Majumdar a conseillé pendant des années l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper, notamment sur la décision de classer comme « entité terroriste » la Brigade al-Qods des Gardiens de la révolution islamique, commandée par le général Soleimani.

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Le général iranien Qasem Soleimani

Il a qualifié la mort du général de « frappe la plus conséquente qui ait eu lieu contre un leader terroriste depuis le début de ce que l’on appelle la guerre contre le terrorisme ».

« Il a supervisé une équipe de terrorisme soutenue par l’État, extrêmement bien huilée, qui, depuis la fin des années 1990, depuis qu’il a dirigé la Brigade al-Qods, est devenue l’organisation terroriste la plus sophistiquée que le monde ait jamais connue. »

Une « organisation terroriste »

La Brigade al-Qods est une unité d’élite des Gardiens de la révolution iranienne, qui relèvent du guide suprême du pays, l’ayatollah Ali Khamenei. La Brigade al-Qods forme et équipe des milices étrangères, commet des attentats à la bombe et des assassinats, et utilise autrement des méthodes non conventionnelles pour étendre l’influence militaire et diplomatique de l’Iran dans le monde. « Qods » signifie Jérusalem en arabe et en persan.

Les États-Unis ont désigné la Brigade al-Qods comme « organisation terroriste » en 2007 ; le Canada a emboîté le pas en 2012. Le ministre Champagne a d’ailleurs rappelé vendredi que « le Canada est depuis longtemps préoccupé par la Brigade al-Qods des Gardiens de la révolution islamique, dirigée par Qasem Soleimani, dont les actions agressives ont eu un effet déstabilisateur dans la région et au-delà ».

Les porte-paroles conservateurs en matière d’Affaires étrangères et de Défense, Erin O’Toole et James Bezan, ont publié vendredi une déclaration commune dans laquelle ils exhortent Ottawa à désigner le Corps des Gardiens de la révolution de l’Iran (CGRI) dans son ensemble comme une organisation terroriste.

« Les brigades Qods du CGRI, menées par Qasem Soleimani, sont au cœur des opérations du CGRI et sont responsables de la violence, de la destruction et de l’instabilité politique du Moyen-Orient », peut-on également lire dans leur communiqué.

Plus tôt dans la journée, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, semblait pour sa part condamner la décision américaine. « Les actions des É-U en Iran nous rapprochent d’une autre guerre désastreuse au Moyen-Orient, a-t-il écrit sur Twitter. Le premier ministre (Justin Trudeau) doit agir rapidement avec d’autres pays pour désamorcer la situation et ne doit pas se laisser entraîner dans la voie empruntée par le président Trump. »

Dans chacun de ses appels dans les capitales, vendredi, le secrétaire d’État Pompeo a plaidé que les États-Unis étaient déterminés à désamorcer les tensions au Moyen-Orient, qui ont grimpé en flèche depuis qu’une milice soutenue par Téhéran a tué un entrepreneur américain et que les États-Unis ont répliqué par des frappes aériennes. Ces représailles ont alors déclenché de violentes manifestations pro-iraniennes devant l’ambassade des États-Unis à Bagdad.